mercredi 30 octobre 2013

Ahmedabad est un drôle de mélange entre langueur et énervement. Le matin, jusqu'en milieu de matinée, la ville est assez molle. Beaucoup de gens sont dans la rue, s'arrêtant pour prendre un tchaï (le thé local, un mélange de sucre, de lait, de gingembre et de thé), un poha (le petit-déjeuner classique) chez un vendeur de rue. Ils partent ensuite s'installer un peu plus loin, sur une bordure de trottoir ou la banquette d'une moto. Un peu plus loin, un vendeur de légumes pousse un lourd charriot submergé d'oignons. Il s'arrête sous un arbre, s'assoit quelques instants, puis commence à arrimer un voile aux branches. Puis se rassoit tranquillement, attendant son heure. Seuls quelques écoliers sur des vélos trop grands semblent être pressés, jouant à faire course. La lumière est encore douce, à l'image de l'ambiance générale. C'est peut-être le plus beau moment de la journée.

Puis petit à petit, la charge de circulation augmente, les gens se pressent, comme si soudainement, ils étaient en retard! Les hommes en chemise sur leurs motos, les femmes voilées d'un foulard coloré sur leurs scooters, des vieux sur des vélos, quelques bons hommes dans des voitures, une foule dans les bus et dans les rickshaws, tout ce monde semble s'être mis d'accord pour partir au même moment. La fraiche odeur du matin disparaît alors, pour laisser place aux effluves de gaz d'échappements (sans filtre), et le bruit devient assez fantastique (même si on s'habitue finalement à tout!). La rue devient alors une espèce de piste de karting, où chacun pilote son engin respectif, grappillant centimètre par centimètre, même si ce dernier centimètre peut bloquer toute la circulation venant d'une autre direction. Les conducteurs de rickshaws sont à ce petit jeu les plus adroits, adoptant des trajectoires d'évitement aussi improbables qu'imprévisibles. Au final, c'est tellement le bazar que tout ce mouvement ce fait de manière assez lente. Aux carrefours, des policiers font respecter les feux rouges, à renfort de grands gestes.

Tout au long de la journée, l'ambiance s'échauffe, pour devenir lourde. La chaleur accumulée par l'asphalte devient pesante. L'explosion a lieu en fin d'après-midi. Un déluge de klaxon, de fumée, de gesticulation, de faufilage et grugeage. C'est à ce moment précis que l'on peut effectuer un retour sur soi: il convient d'étudier sa réaction à ce chaos urbain. Si l'on prend plaisir à être dans la circulation, que l'on s'amuse du comportement des uns et des autres, c'est que la journée fut bonne: l'auto-satisfaction quand aux tâches effectuées pendant la journée est certaine, la soirée s'annonce joyeuse, l'optimisme quand à la suite du séjour est de mise, avec plein de projets en tête, la forme physique et morale est confirmée. Ne pas supporter les klaxons et l'odeur, c'est au contraire le signe d'une journée lassante, ennuyeuse, d'une santé défaillante. L'occidental en perdition que je suis se plaira alors à insulter intérieurement tous ces stupides indiens, incapables de respecter un feu rouge (chose que dans d'autre circonstance, on aurait trouvé formidable: "regardez, même pas besoin de règle, tout fonctionne naturellement!"), la poussière partout, cette foutue idée d'être venu en Inde...Cette fatigue morale et physique nécessite un traitement de choc, le plus souvent du miam miam considéré comme occidental, comme un pied-de-nez à toute la cuisine indienne!

Toute cette agitation est de courte durée, et ralenti petit à petit pour finalement s'arrêter presque totalement en milieu de soirée. Il fait alors nuit depuis un certain temps, mais à ce moment seulement qu'on le réalise. Les rues sont noires, mal éclairés, traversées par de solitaires voitures. Quelques groupes d'hommes parlent autour de motos, beaucoup de gens dorment. La ville devient le royaume des chiens errants. Il n'y a rien à faire, nul part où aller, les rares cafés sont fermés. On voit même les étoiles, dans une ville de 5 millions d'habitants! Tout semble déserté, abandonné subitement. Même les immeubles paraissent délaissés, sans vie, ni l'habituel couleur bleutée de la télé. Mais que font les gens? Ils dorment pardi! Le moment parfait pour se balader.

dimanche 13 octobre 2013

Dansons et tournons en rond! Un nouvel épisode folklorique à Ahmedabad, où avait lieu toute la semaine dernière Navrati. Encore un festival, qui prend cette fois la forme de danses collectives géantes un peu partout dans Ahmedabad. Jusqu'à écrire cet article, je n'avais aucune idée de l'origine de cette fête et de ce qui était célébré. Un passage par wikipédia (ici) vous apprendra que l'énergie féminine, la Shakti, y est mise en avant sous neuf formes différentes, par exemple Sarvamangala, la joie pour tous (ça ne s'invente pas), ou Amba, mère de l'Univers.

Dans les faits, pour les Gujaratis, ou habitants du Gujarat, cela consiste plus en un moment de liberté et de fête, où les gens déambulent jusqu'à tard dans les rues, les femmes se retrouvent et sortent seules, une première sortie nocturne pour les adolescents... La légende veut même que le nombre de naissance connaisse une légère augmentation vers le début du mois de juillet. D'un point de vue occidental, ou même pour des habitants de Delhi ou de Bombay, les danses peuvent paraître un peu coincées et l'ambiance pas forcément folle. Mais ici, comparé au black-out habituel - après 22h, tout est fermé et les rues désertes-, tant de divertissements semblent presque déplacés.

C'est donc l’événement de l'année, un des festivals les plus attendus, et les participants s'habillent donc en conséquence: les hommes en kurta, une chemise longue, avec un pantalon très serré au niveau des chevilles, large à la hauteur des hanches et des tongues classes. L'ensemble est assez sobre, même si quelques audacieux tentent des kurtas incrustées de brillants, de fils dorés ou tout simplement de couleurs vives. Les femmes ressortent le fameux sari, tentant des associations de couleurs improbables, du jaune au turquoise en passant par le rouge et l'orange, à grand renfort de grelots, de petits miroirs, de maquillage plus ou moins visible et de bijoux extensifs. Si pour certaines, le résultat est un peu trop chargé, l'ensemble le plus souvent très beau... les charmes de l'orient, diront certains. Ce qui est intéressant, c'est que seules les pauvres portent le sari quotidiennement, alors que les plus aisées préfèrent des habits un peu plus pratiques, souvent une kurta.

Au milieu de tous ces préparatifs, il y a aussi une espèce de compétition entre les différents lieux de Garba (le nom de la danse), et il y a des lieux où il faut être. La Cept university, la mienne, est sans conteste le top du top. La semaine qui précède le festival, le campus est récuré, du sable apporté pour la piste de danse, de belles installations lumineuses crées par les étudiants, alors que quelques restaurants éphémères s'installent un peu partout. L'accès est contrôlé, et c'est apparemment tellement bien que certaines personnes sont prêtes à payer très cher pour rentrer. Inévitablement, cela à créer quelque problèmes de vente et de revente de places normalement réservés, de faux billets... au final, dénonciation et contre-dénonciation s'enchainent concernant ces magouilles, mais aussi à propos de consommation d'alcool (!), pour finir en bagarre entre deux leaders étudiants de partis politiques opposés. L'enchaînement logique des faits est pour le moment peu compréhensible, mais quelques personnes ont fait un cour séjour en prison, ce qui à quelque peu calmé les esprits échaudés. Il fut un temps question de supprimer complétement la fête, mais elle fut heureusement maintenue, réservée aux seuls étudiants de Cept.






La danse en elle même est assez simple: elle consiste, à Cept, en une suite de huit pas en tournant sur soi-même, à répéter inlassablement. Des files de danseurs se mettent en place, un peu comme une chenille, pour finalement former de grand cercles concentriques. La danse dure une heure environ, durant laquelle le rythme s'accélère progressivement. A la fin, l'ensemble est totalement frénétique, incontrôlable, tribal. Puis tout s'arrête soudainement, pour une pause. Là, un peu sonné d'avoir autant tourné, le regard hagard, les habits trempés de sueurs, les danseurs se dispersent, pour ensuite revenir au premier signe d'une nouvelle  garba. Cela peut durer jusqu'à cinq heure du matin... Cette danse est au final assez prenante!

la Garba à Cept

Les Garbas de la vieille ville sont aussi assez drôles, puisqu'elles prennent formes dans des rues et sur des places le plus souvent très étroites. La file de danseur s'adapte donc à l'espace disponible. On va de Garba en Garba, tentant à chaque fois d'apprendre de nouveaux pas en essayant de suivre, un peu maladroitement un ou une experte. C'est assez intéressant à regarder, car si le pas de danse est très codé, les résultats, d'un danseur à l'autre, sont très différents: plus ou moins extensif, lisse, saccadé, mou, dynamique... A chaque extrémité de la danse, quelques bons hommes surveillent les vaches environnantes, un peu affolées par le spectacle, dérangées dans leur tranquillité nocturne. De temps en temps, une tente de traverser, et la danse prend alors une allure de feria, chacun cherchant à éviter la vache en question. Puis le bel ordre reprend son cours.
Nous aussi, on va danser.

Dans la vielle ville