mardi 18 février 2014

Armé de mon appareil photo posé sur trépied, je capture un groupe d'imprimeurs en pause tchai. Il est deux heure du matin, et ils sont au milieu d'une nuit de travail. Les journaux doivent partir vers six heures du matin, emmenés par une armada de camionnettes à trois roues, pour le moment sagement garées à devant l'immense halle. Ils m’aperçoivent, me regardent, me dévisagent. Trop tard pour partir. Ils me font signe. Un peu honteux, comme le serait un enfant pris sur le vif à voler, je m'approche doucement. Pour ne pas perdre la face, je prend moi aussi un thé : ''Bhaya, eck tchai !''. Ils rient, amusés de mes trois mots d'hindi. Je leur montre la photo. S'agglutinant pour voir le petit écran, les commentaires joyeux fusent. Je ne les comprends évidemment pas. Puis viennent les quelques questions rituelles, ''which country ?'', ''what's your name ?'', ''do you like India ?'', ''what are you doing in Ahmedabad ?''... Etrangement, ces question qui sous le soleil m'irritent me semblent bien plus sympathiques une fois la nuit venue. Ceux qui les posent sont bienveillants. Et puis je viens de prendre un peu d'eux en les photographiant, alors je me dis qu'il faut bien que je donne un peu de moi. J'essaie d'échapper au syndrome du safari. Le temps d'un thé, donc, je réponds patiemment et tente d'engager une conversation. C'est parfois linguistiquement impossible, mais il se trouve souvent quelqu'un connaissant un peu l'anglais.

Ceux-là travaillent de vingt-deux heures jusqu'à six heures du matin. Ils prennent une pause toutes les deux heures environ. Ils sont chanceux, un tchaiwallah passe la nuit devant l'usine. Il est toléré par la police. D'habitude, ils disparaissent entre minuit et une heure du matin selon les quartiers, au moment où une voiture de police arrive. Les élections approchant, ceux-ci font apparemment du zèle. Quand je demande pourquoi celui-ci est autorisé a resté ouvert, après un moment de latence pendant la traduction, ils miment le geste d'un billet passant sous la table. Le vendeur de tchai a une clientèle presque assurée, et il est certain qu'il ne perd pas d'argent dans l'opération. Mais cela traduit assez bien l'idée d'une police omniprésente et devant laquelle les gens sont un peu désemparés. Je repars sur ma bicyclette, ce qui ne manque pas de déclencher quelques rires.

A quelques coups de pédales, il y a un petit lac qui deux heures auparavant était entouré de terrasses envahies par des familles. Il ne reste à présent que les aveuglantes lumières des publicités géantes judicieusement placées sur les immeubles voisins, un gigantesque mall fantôme où quelques rickshaws attendent les dernières ombres silencieuses sortant du cinéma, des déchets un peu partout, un vigile devant un distributeur puissamment éclairé, regardant avec un œil suspect ma caméra et puis partout des chiens errant, aboyant sans relâche sur mon passage. Une sirène d'ambulance déchire le relatif silence de la nuit, et je l’aperçois s'engouffrer dans un porche. Tiens, un hôpital ! M'approchant, je réalise qu'il y a en fait pas mal de gens ici, entre les proches des patients (travail à temps plein en Inde) et les gens qui travaillent pour la nuit. En face, une petite pharmacie est entrain de fermer. Je demande au commerçant s'il y en a une autre dans les environs, mais non, il est le dernier à fermer. L’hôpital a bien un stock de médicament, mais il n'accueille que les cas les plus sérieux. Pour les autres, il faut donc traverser la moitié de la ville afin de trouver de quoi se soigner.



Mes pérégrinations nocturnes m'ont finalement amenées à sélectionner cinq sites dont la vie nocturne pourrait potentiellement devenir plus intense. Ces cinq sites ont en commun d'être plus ou moins animés la nuit du fait de la présence d'une ou plusieurs activités dominantes en leur cœur. Cela peut être le VS hospital (l'hôpital général de la ville), la Sandar Press (l'imprimerie), la GSRTC station (la gare routière pour les bus publics du Gujarat), le Jamalpur market (le Rungis local), la call center economy (un quartier où sont concentrés tous les centres d'appels), ou encore la rue d'où partent tous les bus privés. Autour de ces lieux gravitent déjà un certain nombre d'acctivités plus ou moins connexes ou indépendantes : les hawkers (les gens qui vendent tous et n'importe quoi dans la rue, des vêtements au thé en passant par des jus de fruit et la vaisselle, des rickshaws profitant de l'arrêt des transports en public, des réparateurs mécaniques, des pharmacies, quelques restaurants...Ces activités constituent une base sur laquelle je tente de m'appuyer pour créer de nouveaux services dans chacun des cinq sites sélectionner, et dans le même temps tenter d'allonger les horaires des services déjà existants. A partir d'ici, il faut hiérarchiser et voir à quels niveaux un planificateur pourrait réellement avoir de l'influence ! Nous sommes dans une ville en développement très rapide, et il semble donc évident qu'il faille tout d'abord doté la ville d'un réseau de services basiques, mais nécessaires. Concernant la nuit, mais pas exclusivement, on peut penser à un réseau de containers à déchets (la municipalité fait beaucoup d'efforts sur ce sujet, notamment avec le creusement de décharges plus saines), des toilettes (les lieux animés la nuit puent parfois), de l'eau potable (les fontaines Wallace!), des dispensaires et des pharmacies, des stations fixes de rickshaws pour pouvoir se déplacer dans la nuit. On peut aussi penser à la police, aux pompiers... Et puis c'est une ville qui peut être chaude, et le meilleur moyen de préserver la fraîcheur de la nuit et d'éviter la chaleur du jour, c'est de planter des arbres en canopées couvrantes. Tous ces domaines plus ou moins directement contrôles par la municipalité, il est donc possible de planifier leurs implantations.







Un planificateur peut aussi influencer la localisation d'entreprises privées par la mise en place de quotas : par exemple dans telle rue, vingt pour-cent des locaux commerciaux doivent être des restaurants. Cela permet de favoriser tel ou tel type d'économie dans tel ou tel quartier.






Et puis pour la nuit, il y a la politique de licence. Pour pouvoir ouvrir la nuit, la plupart des activités doivent obtenir une licence. Un assouplissement de celle-ci dans certains domaines permettrait d'autoriser une vie nocturne plus intense. Les stations services doivent par exemple fermer à une heure du matin. Impossible de trouver du pétrole par la suite, alors que dans le même temps, les bus ne fonctionnent plus. Il n'y a donc que les rickshaws, dont beaucoup de gens se méfient... Cela concerne aussi les restaurants, les malls, les cinémas... Les hawkers sont un groupe à part. Il est facile de limiter leurs activités, mais difficile de les augmenter et encore plus de les contrôler. Ils sont plus une conséquence de la vie nocturne qu'une cause. Grâce à leur mobilité, il vont et viennent en effet selon l'heure dans la journée ou de la nuit dans le quartier le plus animé afin de faire un maximum de bénéfices. Là, le planificateur n'y peut rien ! C'est plus un sanction de réussite ou d'échec.




Pour ceux qui s'intéressent encore à la nuit d'Ahmedabad, je peux vous envoyer les pdf de ma présentation à la mid-semester review (le jury de milieu de semestre, et oui déjà!).