Armé de mon appareil photo posé sur
trépied, je capture un groupe d'imprimeurs en pause tchai. Il est
deux heure du matin, et ils sont au milieu d'une nuit de travail. Les
journaux doivent partir vers six heures du matin, emmenés par une
armada de camionnettes à trois roues, pour le moment sagement garées
à devant l'immense halle. Ils m’aperçoivent, me regardent, me
dévisagent. Trop tard pour partir. Ils me font signe. Un peu
honteux, comme le serait un enfant pris sur le vif à voler, je
m'approche doucement. Pour ne pas perdre la face, je prend moi aussi
un thé : ''Bhaya, eck tchai !''. Ils rient, amusés de mes
trois mots d'hindi. Je leur montre la photo. S'agglutinant pour voir
le petit écran, les commentaires joyeux fusent. Je ne les comprends
évidemment pas. Puis viennent les quelques questions rituelles,
''which country ?'', ''what's your name ?'', ''do you like
India ?'', ''what are you doing in Ahmedabad ?''...
Etrangement, ces question qui sous le soleil m'irritent me semblent
bien plus sympathiques une fois la nuit venue. Ceux qui les posent
sont bienveillants. Et puis je viens de prendre un peu d'eux en les
photographiant, alors je me dis qu'il faut bien que je donne un peu
de moi. J'essaie d'échapper au syndrome du safari. Le temps d'un
thé, donc, je réponds patiemment et tente d'engager une
conversation. C'est parfois linguistiquement impossible, mais il se
trouve souvent quelqu'un connaissant un peu l'anglais.
Ceux-là travaillent de vingt-deux
heures jusqu'à six heures du matin. Ils prennent une pause toutes
les deux heures environ. Ils sont chanceux, un tchaiwallah passe la
nuit devant l'usine. Il est toléré par la police. D'habitude, ils
disparaissent entre minuit et une heure du matin selon les quartiers,
au moment où une voiture de police arrive. Les élections
approchant, ceux-ci font apparemment du zèle. Quand je demande
pourquoi celui-ci est autorisé a resté ouvert, après un moment de
latence pendant la traduction, ils miment le geste d'un billet
passant sous la table. Le vendeur de tchai a une clientèle presque
assurée, et il est certain qu'il ne perd pas d'argent dans
l'opération. Mais cela traduit assez bien l'idée d'une police
omniprésente et devant laquelle les gens sont un peu désemparés.
Je repars sur ma bicyclette, ce qui ne manque pas de déclencher
quelques rires.
A quelques coups de pédales, il y a un
petit lac qui deux heures auparavant était entouré de terrasses
envahies par des familles. Il ne reste à présent que les
aveuglantes lumières des publicités géantes judicieusement placées
sur les immeubles voisins, un gigantesque mall fantôme où quelques
rickshaws attendent les dernières ombres silencieuses sortant du
cinéma, des déchets un peu partout, un vigile devant un
distributeur puissamment éclairé, regardant avec un œil suspect ma
caméra et puis partout des chiens errant, aboyant sans relâche sur
mon passage. Une sirène d'ambulance déchire le relatif silence de
la nuit, et je l’aperçois s'engouffrer dans un porche. Tiens, un
hôpital ! M'approchant, je réalise qu'il y a en fait pas mal
de gens ici, entre les proches des patients (travail à temps plein
en Inde) et les gens qui travaillent pour la nuit. En face, une
petite pharmacie est entrain de fermer. Je demande au commerçant
s'il y en a une autre dans les environs, mais non, il est le dernier
à fermer. L’hôpital a bien un stock de médicament, mais il
n'accueille que les cas les plus sérieux. Pour les autres, il faut
donc traverser la moitié de la ville afin de trouver de quoi se
soigner.
Mes pérégrinations nocturnes m'ont
finalement amenées à sélectionner cinq sites dont la vie nocturne
pourrait potentiellement devenir plus intense. Ces cinq sites ont en
commun d'être plus ou moins animés la nuit du fait de la présence
d'une ou plusieurs activités dominantes en leur cœur. Cela peut
être le VS hospital (l'hôpital général de la ville), la Sandar
Press (l'imprimerie), la GSRTC station (la gare routière pour les
bus publics du Gujarat), le Jamalpur market (le Rungis local), la
call center economy (un quartier où sont concentrés tous les
centres d'appels), ou encore la rue d'où partent tous les bus
privés. Autour de ces lieux gravitent déjà un certain nombre
d'acctivités plus ou moins connexes ou indépendantes : les
hawkers (les gens qui vendent tous et n'importe quoi dans la rue, des
vêtements au thé en passant par des jus de fruit et la vaisselle,
des rickshaws profitant de l'arrêt des transports en public, des
réparateurs mécaniques, des pharmacies, quelques restaurants...Ces
activités constituent une base sur laquelle je tente de m'appuyer
pour créer de nouveaux services dans chacun des cinq sites
sélectionner, et dans le même temps tenter d'allonger les horaires
des services déjà existants. A partir d'ici, il faut hiérarchiser
et voir à quels niveaux un planificateur pourrait réellement avoir
de l'influence ! Nous sommes dans une ville en développement
très rapide, et il semble donc évident qu'il faille tout d'abord
doté la ville d'un réseau de services basiques, mais nécessaires.
Concernant la nuit, mais pas exclusivement, on peut penser à un
réseau de containers à déchets (la municipalité fait beaucoup
d'efforts sur ce sujet, notamment avec le creusement de décharges
plus saines), des toilettes (les lieux animés la nuit puent
parfois), de l'eau potable (les fontaines Wallace!), des dispensaires
et des pharmacies, des stations fixes de rickshaws pour pouvoir se
déplacer dans la nuit. On peut aussi penser à la police, aux
pompiers... Et puis c'est une ville qui peut être chaude, et le
meilleur moyen de préserver la fraîcheur de la nuit et d'éviter la
chaleur du jour, c'est de planter des arbres en canopées couvrantes.
Tous ces domaines plus ou moins directement contrôles par la
municipalité, il est donc possible de planifier leurs implantations.
Un planificateur peut aussi influencer
la localisation d'entreprises privées par la mise en place de
quotas : par exemple dans telle rue, vingt pour-cent des locaux
commerciaux doivent être des restaurants. Cela permet de favoriser
tel ou tel type d'économie dans tel ou tel quartier.
Et puis pour la nuit, il y a la
politique de licence. Pour pouvoir ouvrir la nuit, la plupart des
activités doivent obtenir une licence. Un assouplissement de
celle-ci dans certains domaines permettrait d'autoriser une vie
nocturne plus intense. Les stations services doivent par exemple
fermer à une heure du matin. Impossible de trouver du pétrole par
la suite, alors que dans le même temps, les bus ne fonctionnent
plus. Il n'y a donc que les rickshaws, dont beaucoup de gens se
méfient... Cela concerne aussi les restaurants, les malls, les
cinémas... Les hawkers sont un groupe à part. Il est facile de
limiter leurs activités, mais difficile de les augmenter et encore
plus de les contrôler. Ils sont plus une conséquence de la vie
nocturne qu'une cause. Grâce à leur mobilité, il vont et viennent
en effet selon l'heure dans la journée ou de la nuit dans le
quartier le plus animé afin de faire un maximum de bénéfices. Là,
le planificateur n'y peut rien ! C'est plus un sanction de
réussite ou d'échec.
Pour ceux qui s'intéressent encore à
la nuit d'Ahmedabad, je peux vous envoyer les pdf de ma présentation
à la mid-semester review (le jury de milieu de semestre, et oui
déjà!).