mardi 15 avril 2014

Toute la semaine dernière avait lieu, à Ahmedabad, un festival de danses indiennes. Avec pour cadre Natarani, petit auditorium à l'abri d'un grand arbre au bord de la Sabarmati River, le spectacle ne pouvait être qu'enchanteur.

Ce qui est fantastique, dans ces danses, c'est l'incroyable capacité de coordination qu'elles demandent aux danseurs. Simultanément, l'orientation, le mouvement, le rythme créé par les pieds, les jambes comme ressorts, repliées ou allongées, le bassin droit ou désaxé, la courbure annulée, inversée ou exagérée du dos, les bras souples, rigides, en arabesques ou tendus, le long du corps ou dans les airs et les mains ! Elles seules pourraient être décrites infiniment : allongées ou recourbées, l'auriculaire en l'air, le pouce inversé... de superbes variations racontant une fleur qui sent bon, l'eau qui coule, l'amour d'un homme. Et puis un improbable déhanchement de la tête, qui s'en va sur la gauche du cou, monte, puis redescend sur la droite pour ensuite revenir à la position initiale, pendant que le regard est intensément dirigé vers la gauche puis vers la droite. Le visage comme manière d'exprimer la peur, l'envie, le bonheur.

Simultanément, les grelots attachés aux chevilles accompagnent le rythme de la musique, ainsi que le bruit des pas sur le sol : selon que le danseur se pose sur le plat du pied, la pointe, le flanc ou le dessus, selon l'intensité avec laquelle il frappe le sol, le son sera sec, étouffé, inexistant, traînant, lourd ou léger.

Pour le spectateur, il est presque impossible de suivre l'ensemble des mouvements du danseur, tant ils sont nombreux et complexes. Mais alors comment fait-il ? Ces mouvements ne participent en effet pas d'un grand geste qui les rassemblerait, d'un bond du corps tout entier qui faciliterait leur cohabitation. Ils sont simplement coordonnés, comme une histoire à plusieurs voix, une composition plus ou moins harmonieuse. Le contrôle est fantastique : jamais, je n'ai senti de réel relachement, de détente. Les mouvements sont millimétrés, justes, mais sans lourdeur pour autant. Tout semble en effet facile, simple, sans douleur.

Les costumes rendent la danse encore plus esthétique : chez les hommes comme chez les femmes, les habits colorés semblent s'ouvrir puis se refermer selon des plis compliqués, un peu comme le soufflet de l'accordéon. Le maquillage est outrancier, sans être inélégant ou vulgaire, d'une très grande finesse. Les cheveux sont laqués, tressés. Le doré est partout, de franges des habits jusqu'aux incroyables bijoux portés à tout endroits du corps. Les mouvements scintillent tant qu'on ne sait plus très bien ce que l'on voit : un corps qui danse, ou bien des tissus qui se plient et se déplient, l'or qui réfléchit la lumière.

C'est peut-être cela, le plus impressionnant : que le danseur ne semble jamais quitter son costume, son rôle. Quand il revient saluer, il garde cette même expression non pas figée ou froide, mais d'émotions contrôlées, les même pas maîtrisés, la courbette esthétisée. Le pouvoir sur le corps est constant. J'en suis émerveillé, et je me trouve bien maladroit pour remonter les gradins de l'auditorium.