Toute la semaine dernière avait lieu,
à Ahmedabad, un festival de danses indiennes. Avec pour cadre
Natarani, petit auditorium à l'abri d'un grand arbre au bord de la
Sabarmati River, le spectacle ne pouvait être qu'enchanteur.
Ce qui est fantastique, dans ces
danses, c'est l'incroyable capacité de coordination qu'elles
demandent aux danseurs. Simultanément, l'orientation, le mouvement,
le rythme créé par les pieds, les jambes comme ressorts, repliées
ou allongées, le bassin droit ou désaxé, la courbure annulée,
inversée ou exagérée du dos, les bras souples, rigides, en
arabesques ou tendus, le long du corps ou dans les airs et les
mains ! Elles seules pourraient être décrites infiniment :
allongées ou recourbées, l'auriculaire en l'air, le pouce
inversé... de superbes variations racontant une fleur qui sent bon,
l'eau qui coule, l'amour d'un homme. Et puis un improbable
déhanchement de la tête, qui s'en va sur la gauche du cou, monte,
puis redescend sur la droite pour ensuite revenir à la position
initiale, pendant que le regard est intensément dirigé vers la
gauche puis vers la droite. Le visage comme manière d'exprimer la
peur, l'envie, le bonheur.
Simultanément, les grelots attachés
aux chevilles accompagnent le rythme de la musique, ainsi que le
bruit des pas sur le sol : selon que le danseur se pose sur le
plat du pied, la pointe, le flanc ou le dessus, selon l'intensité
avec laquelle il frappe le sol, le son sera sec, étouffé,
inexistant, traînant, lourd ou léger.
Pour le spectateur, il est presque
impossible de suivre l'ensemble des mouvements du danseur, tant ils
sont nombreux et complexes. Mais alors comment fait-il ? Ces
mouvements ne participent en effet pas d'un grand geste qui les
rassemblerait, d'un bond du corps tout entier qui faciliterait leur
cohabitation. Ils sont simplement coordonnés, comme une histoire à
plusieurs voix, une composition plus ou moins harmonieuse. Le
contrôle est fantastique : jamais, je n'ai senti de réel
relachement, de détente. Les mouvements sont millimétrés, justes,
mais sans lourdeur pour autant. Tout semble en effet facile, simple,
sans douleur.
Les costumes rendent la danse encore
plus esthétique : chez les hommes comme chez les femmes, les
habits colorés semblent s'ouvrir puis se refermer selon des plis
compliqués, un peu comme le soufflet de l'accordéon. Le maquillage
est outrancier, sans être inélégant ou vulgaire, d'une très
grande finesse. Les cheveux sont laqués, tressés. Le doré est
partout, de franges des habits jusqu'aux incroyables bijoux portés à
tout endroits du corps. Les mouvements scintillent tant qu'on ne sait
plus très bien ce que l'on voit : un corps qui danse, ou bien
des tissus qui se plient et se déplient, l'or qui réfléchit la
lumière.
C'est peut-être cela, le plus
impressionnant : que le danseur ne semble jamais quitter son
costume, son rôle. Quand il revient saluer, il garde cette même
expression non pas figée ou froide, mais d'émotions contrôlées,
les même pas maîtrisés, la courbette esthétisée. Le pouvoir sur
le corps est constant. J'en suis émerveillé, et je me trouve bien
maladroit pour remonter les gradins de l'auditorium.