jeudi 26 juin 2014

De Shrinagar à Leh, il n'y a que quatre cent kilomètres, ou plutôt un vingtaine d'heures de route, qui sont, cela va de soi, impressionnantes ! La route n'a en effet d'highway (autoroute) que le nom ! Nous y traversons par exemple quelques torrents sans ponts ou des glaciers, la voiture passant entre deux hauts murs de glace. Le premier col, magnifique mais aussi flippant, est accessible par une petite piste de boue et de poussière à voie unique, creusée dans une falaise immense. On en arrive parfois à se demander si cette route relie bien deux villes, et non pas un hameau en fond de vallée ! Il faut dire que la route vient d'être réouverte après un long hiver sous la neige et que les habituels travaux de réparation viennent de commencer, rendus difficiles par l'eau qui coule, ruisselle, s'infiltre, suinte, jaillit de toutes parts du fait de la fonte des neiges. La route n'est donc que trous béants, chaussées effondrées, parapets dans le ravin et rochers sur enrobée !

Et pourtant... Après un isolement de huit mois qui serait total s'il n'y avait pas l'aéroport, la petite ville de Leh attend le ravitaillement ! Il faut imaginer que tout le pétrole qui y est brûlé (ville froide, éléctricité par générateur, même si des barrages sont en construction dans les environs) y monte par camion... des chapelets de Tata trucks surmontés de citerne Indian Oils s'élancent péniblement dans les montées, endommageant un peu plus le peu de route qui était praticable. Heureusement, les situations les plus compliquées donnent parfois des idées intelligentes ! Plutôt que de devoir subir les embouteillages interminables se produisant dès que deux camions se croisent au mauvais endroit (en juin, c'est presque toute la route qui est potentiellement un mauvais endroit), le trafic est alterné. Un jour de Shrinagar à Leh, l'autre en sens inverse. Voilà une solution simple moins coûteuse qu'un élargissement de la voie, surtout à la vue du faible trafic et de la faible durée de vie des aménagements. Et puis cela permet de doubler sans trop de risques.

Pour tenter de limiter les accidents, l'administration indienne a une deuxième carte en main, pleine de volonté certe, mais qui est au mieux comique, au pire criminelle. Le long des routes, l'agence de construction des routes, BRO, a placé de nombreuses bornes donnant des conseils de bonne conduite. Ces initiales sont affichée en haut du panneau, ce qui est déjà très drôle, bro étant le diminutif de brother, frère, diminutif très en vogue chez les indiens ayant fait leurs études en Australie ou Etats-Unis, qui permet de nommer toute personne dont on a oublié le prénom. C'est donc un ami ou un membre de notre famille plus ou moins proche, mais néanmoins attentionné qui s'adresse à nous dans ces messages. La suite peut-être moralisatrice ou proposer un exaltant romantisme national. ''BRO, after whisky, driving risky'' (frère, après un whisky, conduite risquée) étant le plus courant. ''BRO, be soft on my curve'' (frère, soit doux sur mes courbes) étant mon préféré. Mention métaphysique pour ''Heaven, hell, mother earth, the choice is yours (paradis, enfer ou terre, tu as le choix) qui nous emmène très le loin. Et pour la petite larme, ''we cut the mountain, but connect the heart (nous coupons les montagnes, mais connectons les cœurs''. Pour les passagers, c'est un moyen comme un autre de passer le temps. Mais la fréquence est parfois tellement rapide que même le chauffeur semble parfois perturber !

Plus on avance vers Leh et plus je suis fasciné par l'énormité des paysages. Les Alpes sont tout aussi pointues, tordues et voraces, mais ici, tout prend des proportions gigantesques. Autour de nous, des masses inquiétantes, tordues comme de la guimauve par des forces invisibles, des falaises immenses, taillées d'un bloc, des rochers saillants, tranchant l'air, de vastes hauts-plateaux, froids et stériles, de puissants torrents emportant tout. En fait, cette route démante, les camps militaires en forme de colonie lunaire, les rares villages et leurs quelques champs semblent un peu vains : chaque année, tout est à reconstruire, à retrouver : les nombreuses carcasses en tous genres (animaux, maisons, baraquement) en témoignent.

Leh est une ville de poussière, se confondant dans le paysage. Dans une large vallée poussiéreuse en son centre, rocailleuse sur les flancs, une petite ville qui s'accroche tant bien que mal aux éboulis. Quelques peupliers tentent de retenir le terrain, des maisons cubiques en terre ou pierres et tout en haut, perchés sur des montagnes, le palais, sorte de potala local, des monastères bouddhistes, des gompas et autres stupas. Dès qu'on s'éloigne des quelques rues du centre-ville, les potagers et les vergers fleurissent un peu partout autour des maisons, méticuleusement entretenus. Les bonnes terres sont en effet rares, et les légumes onéreux !







Nous partons marcher dans les montagnes. Un taxi nous dépose à 3 heures de route de Leh, dans la Zanskar valley, au début d'une randonnée assez connue et pas trop difficile. La route s'arrête au chantier d'un pont. Nous traversons dans une petite nacelle suspendue à un cable. Et nous voilà seuls ! Commencer un trek au Laddakh, c'est très impressionnant. Il faut s'imaginer des montagnes rocailleuses, presque désertiques si ce n'est en quelques points. Le villages, qui ne semblent jamais dépasser la vingtaine d'habitants, sont souvent espacés de deux ou trois heures de marche. Entre, pas d'arbres, pas d'ombre, pas d'eau, pas de culture, pas de route. Simplement de la poussière, de la roche, le puissant bleu du ciel, métallique, et un soleil de plomb, dur. L'air est sec, mais heureusement frais. Je suis aussi frappé par l'absence d'odeur. Il n'y a rien à sentir. En fait, il faut surtout écouter et regarder. Le vent produit ce son des grands espaces vides, comme de lentes respirations. Pour les yeux, la roche offre ici un spectacle fabuleux : ocre, verte, turquoise, rouge, bleue, grise, ou veinée, friable, tordues, pointue, polie, cassante, criblée, lisse, massive, fine, mais que s'est il passé ici ? Voila un paysage que les grecs aurait attribué à une bataille entre divinités !

En chemin, nous croisons de temps en temps une caravane de marchandises, composée de quelques hommes et quelques mules. Il y a encore assez peu de touristes et nous en profitons pour leur demander notre chemin. En les laissant partir, je médite sur la puissance du pétrole. Un exemple : nous avons croisé plusieurs caravanes transportant du bois de construction, nécessaire pour les maisons alors que les maigres arbres poussant dans les villages suffisent à peine comme combustible. Pour une dizaine de chevaux transportant sept ou huit petites poutres de d'environ deux mètres de long, il y a environ quatre accompagnateurs. Ce qui fait déjà quatorze bouches à nourrir dans un univers où la nourriture est rare, alors que le chargement en question est à peine suffisant à construire une petite hutte. Le Tata truck avec quelques litres de pétrole apparaît en comparaison comme une machine redoutable. Une route est d'ailleurs en construction. Est-ce une bonne nouvelle ? En y réfléchissant, j'ai l'impression qu'une fois la route construite, les habitants de la vallée n'ont plus aucun intérêt à y habiter. Il devient en effet beaucoup plus simple et moins onéreux de tout importer. Faire pousser un légume ou des céréales dans ce climat relève en effet de l'exploit, ou au moins d'un travail acharné. Il n'y a qu'à observer le paysage : seuls les pourtours des villages sont verts. On peut certes supposer que les premiers habitants se sont judicieusement installés près d'une zone plus ou moins fertile. Néanmoins, la qualité de la terre de culture, l'arrangement des champs en terrasses, l'aménagement de canaux de détournement d'eaux souvent loin en amont du village démontre l'engagement de générations successives à fertiliser, trier, creuser et remblayer, pour un résultat pour le moins ingrat : au vu de la densité des pousses de blé, les rendements ne doivent pas être très bon. S'il y a une route, pourquoi s'acharner à continuer à cultiver ?

C'est certainement une vision un peu romantique de la question, et aussi une image un peu idyllique d'une vie en autarcie supposée. Les gens ici me semblent bien plus pragmatiques : l'accueil des touristes est une des principale source de revenue pour ces petits villages, avec la vente de la laine des chèvres. Paradoxalement, c'est peut-être grâce à cela qu'une forme d'agriculture va être maintenue, et ces paysages ancestraux entretenus. En arrivant le soir dans notre homestay, nous sommes en effet heureux de voir les légumes dans le jardin et de savoir que ce seront les mêmes dans notre assiette ! Et puis d'acheter une paire de chaussette dont la laine pas très bien lavée provient d'une chèvre dormant sous notre plancher. Un guide de voyage appellerait cela ''authenticité'', ou peut-être ''écotourisme''.















 
Un peu avant Rumbak, dans une froide vallée, nous trouvons une fantastique maison où passer la nuit. Totalement isolée, accrochée au flanc de la montagne avec quelques champs en terrasse en contrebas, c'est d'ailleurs plus un petit château qu'une simple demeure ! Au premier étage se trouve une vaste cuisine à tout faire, servant alternativement à cuisiner, manger, dormir, coudre, faire la sieste... Quand il fait froid, on se sert ! Un énorme poêle trône dans un angle, très compliqué : il doit en effet pouvoir bouillir, frire, chauffer, sécher, enfourner... Une longue vitrine borde la salle. Une géante collection de pots en tous genre y attend un hypothétique banquet. Nous nous demandons quand une telle quantité de vaisselle a t-elle pu être utilisée dans un endroit aussi perdu. Au dessus de la cuisine se trouve une terrasse ouverte sur le paysage, entourée d'un petit temple et de quelques chambres d'été. Le tout à un petit parfum de décadence, de grandeur passé. Sans doute les revenus du tourisme permettent de maintenir les apparences




Un petit col à 5000, une chute de neige, des quantités astronimiques de dal et quelques jours après, nous voilà de nouveau à Leh. A quelques encablures de la ville se trouve Ticksé, grand monastère perché sur une montagne. En contrebas, sur les flancs de la montagne, de nombreuses maisons s'accrochent à la montagne. Beaucoup sont abandonnées, car peu pratiques. Il faut en effet tout monté à dos d'homme : le bois, l'eau et tout le reste. Beaucoup de gens se sont installés dans la vallée. Néanmoins, les maisons semblent blanchies de temps à autre, comme si leurs propriétaires revenaient de temps à autre. La technique est rudimentaire : remplir un seau de chaux liquide, le lancer sur le mur. Nous montons la montagne au milieu de ces maisons. Au détour d'une rue ou en haut d'un escalier, de superbes vues surgissent sur les montagnes alentours, prétexte à de nombreuses pauses (autant que notre souffle!). En haut, le monastère s'organise autour d'une cour haut-perchée, s'ouvrant sur le paysage au moyen de larges fenêtres. Autour, une grande cantine avec d'énormes chaudrons inamovibles, quelques temples dont un littéralement rempli par un bouddha géant et une antique bibliothèque. Tout est en bois, un bois noir, brillant, poli et patiné par le temps. Les murs sont couverts de fantastiques fresques : des créatures plus ou moins démoniaques, des hommes animaux, des dieux et déesses, tous en interactions d'une manière ou d'une autre, comme une grande chaîne d’événements. Nous n'y comprenons rien, mais c'est tout de même très drôle regarder.

Des monastères comme celui-là, il y en a partout au Laddakh. Le systême d'héritage en est la raison. Dans un environnement aux ressources limitées – peu de bois, de terres, d'eau – un intéressant moyen de contrôle de la démographie s'est mis en place : seul le premier garçon de chaque famille a le droit de se marier, et raffle toutes les propriétés de la famille. Le deuxième est envoyé au monastère, généralement vers sept ans. Les suivants ont la possibilité de rester vivre avec l'heureux couple, et parfois même de profiter de la mariée, qui est en quelque sorte mariée à toute la famille. Il existe néanmoins une opportunité à ne pas manquer pour un numéro 3+ : épouser la fille d'un couple n'ayant pas eu de fils. Grâce à cet ingénieux système, la propriété n'est jamais divisé, restant obligatoirement la propriété d'une seule famille.



En rentrant à Leh, nous partons à la recherche d'une voiture pour Manali. Nous rencontrons un couple franco-indien, avec qui nous décidons de parcourir les 400km en deux jours. Bon, comme à l'habitude, cette route est fantastique ! Le long des falaises, au fond d'une vallée, à travers un col, sur le flanc d'une montagne ou dans les lacets, les paysages sont incroyables. Nous croisons d'ailleurs un certain nombre de motard sur Royal Enfield, qui ajoute une touche quelque peu mythique à ce chemin/route, ainsi qu'une poignée de cycliste pour l'héroïsme. La route monte en effet très haut, jusqu'à 5300 mètres, est entrecoupée de torrents, et il n'est souvent pas possible de s'arrêter en milieu d'étape. Enfin, je suis quand même un peu jaloux de les voir rouler... je reviendrai !








mardi 17 juin 2014

La logique aurait voulue que, de Manali, nous continuons notre périple vers Leh et le Laddakh !
Mais logique ne rime pas avec Inde, ni avec montagne d'ailleurs, et encore moins avec les deux...
La route de Manali à Leh, après avoir été ouverte quelques jours, est de nouveau fermée du fait de
l'enneigement. Nous voilà fait. Une option serait de retourner à Delhi pour prendre un avion, mais
cela ne nous plaît guère : l'idée est d'avancer, pas de reculer ! Nous décidons donc de contourner
l'obstacle et de passer par le Cachemire, dont les routes sont maintenues ouvertes par l'armée. Le
Pakistan et les tensions qui vont avec ne sont en effet jamais très loin.

Le voyage est en lui même une véritable épopée : un premier bus de nuit jusqu'à Daramshala, cité
refuge du Dalai Lama, puis un bus de jour jusqu'à Jammu, ville de plaine, fameuse pour ses
temples. L'idée était d'y passer une journée, mais la chaleur y est telle que nous n'y passons
finalement qu'une nuit et repartons le lendemain en taxi pour Shrinagar. A huit dans une voiture, la
chaleur monte rapidement, mais les heureusement, les montagnes ne sont pas loin. Le début de
l’ascension se fait en glissant sur une superbe autoroute, passant à travers monts et vallées. Puis une
petite route à flanc montagne, à grand coups de klaxons, d'appels de phares, d'intimidations. Les
lourds TATA Trucks (Tata, c'est la famille qui fabrique tout en Inde, du thé aux savons en passant
par la télé et ma machine à laver, et accessoirement les camions) surchargés se hissent lentement le
long des rampes, s'arrêtant quasiment à chaque virage, se qui ne manque pas d'énerver les
chauffards à l'arrière, tentant moultes manoeuvres le plus souvent inutiles et dangereuses.

Curieusement, notre chauffeur reste assez placide et est assez efficace, car connaissant bien le
langage propre à cette route. Nous réalisons après quelques kilomètres qu'il existe une sorte de
langue propre aux habitués de la route, faite de signes de la main, de divers rythmes d'appel de
phares permettant à celui qui est derrière de savoir quand doubler, même quand la visibilité est plus
que réduite. Le trajet se déroule donc tranquillement, sans trop grands frayeurs, dans un décors
dantesque. Nous apercevons parfois la future autoroute, déchiquetant les montagnes et survolant les
vallées : décidément, quand l'armée indienne s'en mêle, tout semble possible en Inde !







Après un long tunnel assez inquiétant et quelques formulaires d'entrée voués à moisir dans
l'administration indienne, nous débouchons dans la vallée du CACHEMIRE, peinture fantastique :
une belle lumière dorée éclairant une vaste plaine d'un vert tendre, encerclée de montagnes d'abord
recouvertes de forêts puis enneigés. Une légère brume flotte un peu au dessus de l'horizon. Dans
cette lumière du soir, les montagnes sont mauves, dorées. Puis tout à coup la pluie, de puissants
nuages gris. Mais toujours, au loin, le soleil couchant. Une ambiance de fin de monde !
Nous pensons être arriver à Shrinagar quand notre voiture se retrouve bloquée dans un monstrueux
bouchon, typiquement indien. A une intersection entre la quatre-voies sur laquelle nous roulons et
une petite route secondaire, la lenteur du feu tricolore créer un léger ralentissement. Considérant
qu'ils n'ont pas de temps à perdre avec ces bêtises, quelques automobilistes impatients commencent
à remonter la file par les voies en sens inverse. La même chose se produit de l'autre coté de
l'intersection. Au moment où le feu passe au vert, tout le monde réalise qu'il y a quatre files de
voitures en face à face, et que tout est bloqué. Commence alors de périlleuses manoeuvres,
ralentissant un peu plus le flot, ce qui ne manque pas d'énerver les chaffeurs à l'arrière, qui
s'engagent en masse sur la mauvaise voie et... Bref, un bordel inimaginable s'ensuit, nous bloquant
pour deux heures à quelques kilomètres de Shrinagar.


Nous partons à la recherche d'un hôtel dans le noir, appréciant déjà le spectacle : nous marchons sur
un petit ponton le long d'un lac, à l'opposé d'un lumineux et bruyant boulevard. Nous tentons
quelques guesthouse, un peu effrayé par les prix, jusqu'à ce qu'un sympathique propriétaire nous
explique le fonctionnement du tourisme local :encore une fois, tout marche par catégories. D'une
part, les touristes indiens, nombreux à cette période du fait des vacances scolaires et des chaleurs
torrides, souhaitent une chambre avec vue sur le lac, ou mieux, une chambre sur le lac. La spécialité
locale, c'est en effet le houseboat, littéralement la maison bateau. Une subtile invention anglaise en
réponse à une loi ancestrale fixée par le roi du Cachemire : la terre est une propriété collective. Cela
ne convient évidemment pas aux britishers, souhaitant poser leurs résidences d'été sur les solides
fondations de la propriété privée. Ils construisirent donc leurs villa sur l'eau du lac, que les aînés du
pauvre roi n'avait pas intégré à la loi... De ce fait, une large partie des berges du lac autour de
Shrinagar sont aujourd'hui couvertes d'hôtels flottants. Mais revenons aux touristes indiens. Comme
ils sont très nombreux et que les places autour du lac sont limitées, l'inévitable loi de l'offre et de la
demande a pour conséquence des prix très élevés. Notre charmant hôtelier sait que la plupart des
touristes occidentaux venant en Inde deviennent rapidement radins et nous donne le secret : il suffit
de faire un pas de coté. Il nous emmène un peu à l'écart du lac, toujours sur un petit ponton :
sommes nous sur l'eau ? Nous arrivons à une petite guesthouse avec un sympathique jardin et de
grandes chambres pour pas un sou : pourquoi aller ailleurs ?! Le proprio de ce petit paradis est
évidemment le frère du premier cité. Il a lui une version assez positive de la différence de prix :
Depuis la dernière guerre au Cachemire (1999) et l'étrange guerre civile qui l'a precede, peu de
touristes occidentaux s'y aventurent, alors que selon les mots de l'empereur Akoca, c'est le paradis sur
terre. Ils cherchent donc à attirer les occidentaux par de bas prix, tout en s'en mettant plein les
poches avec les indiens.

Peu à peu, nous réalisons que nous ne sommes évidemment pas la cible principale : les taxis, les
shikaras, ces charmants bateaux à ombrelle, les vendeurs d'écharpes et de souvenirs s'adressant en
premier lieu aux indiens. Les occidentaux, c'est pour le moment une sorte de bonus, avec qui il fait
bon parler un peu, se moquer des indiens et venter la beauté du Cachemire. D'une manière générale,
les Cachmiris sont très fiers, ce qui les rend très agréables. Evidemment, ce sont souvent les même
questions qui reviennent ''do you like Cachmire ?'' (et non pas ''India'') en premier lieu. Mais c'est
toujours d'une manière désintéressée et assez indépendante. Rarement nous avons eu à mettre un
terme à une conversation ennuyeuse et collante, à s'en aller pour éviter des photos trop
intempestives. Les gens ici semblent simplement curieux, sans que cela devienne gênant ou
embarrassant voir énervant comme souvent en Inde. Ils ont une certaine réserve, un calme plein de
gentillesse. La plupart nous demande pourquoi les touristes occidentaux evitent ils toujours le
Cachemire. Quand on pousse la conversation un peu plus loin, ils nous racontent leur méfiance des
indiens, leur volonté d'indépendance, et en même temps leur aspiration à la tranquillité et aux
affaires. Ils s'en vont simplement en lançant un ''enjoy your stay here !''.

Le nombre de soldats indiens est en conséquence. Officiellement chargée d'assurer la défense de la
frontière disputée avec le Pakistan (et dans une moindre mesure, avec la Chine, qui a pris un
morceau du Cachemire en 1962), elle ressemble plus à une armée d'occupation : à chaque coin de
rue, entrée de village, temple et mosquée, des soldats en arme sont visibles, retranchés derrière des
sacs de sable. La population est bien encadrée : il y aurait plus d'un million de soldats indiens au
Cachemire, soit autant que de Cachemiris! L'histoire est ancienne : lors de la partition entre l'Inde et
le Pakistan, le souverain du coin, un roi Hindu dans un royaume majoritairement musulman, décide
de se rallier provisoirement à l'Inde, obtenant de Nerhu un futur référendum d'autodétermination qui
n'arrivera jamais... d'où une succession de guerres avec le Pakistan et une rancoeur certaine des
habitants.



En sortant de notre chambre le lendemain, nous réalisons que nous sommes dans une sorte de
marais, entouré par des canaux. Nous essayons de nous balader un peu à pied, mais rien à faire,
cette partie de la ville est faite pour les bateaux. Après de nombreuses tentatives infructueuses
débouchant sur des culs-de-sac, nous décidons d'aller faire un tour dans la vieille ville et la Jama
Masjid, la mosquée du Vendredi, la plus grande et importante donc. Complêtement restaurée après
avoir en grand partie brûlée, cette dernière est étonnante : un mélange entre architecture moghol (le
Taj Mahal) et népalaise (des pakodes, ces toits successifs les uns au dessus des autres), entre pierre
et bois. Une grande cour carrée, enherbées et arborées, avec au centre une fontaine pour les
ablutions, entourée d'une large salle recouverte de tapis et aux immenses colonnes de bois, chaque
colonne étant constituée d'un tronc entier ! Les gens prient alternativement dedans ou dehors, au
milieu des gamins qui galopent ou d'autres qui parlent en prenant le soleil. On est ici loin du
rigorisme religieux. Un peu plus tard, nous verrons même un père et son fils jouer au cricket dans
un cimetière ! Nous assistons aussi à une étrange distribution de mouton. Une femme sur une
estrade, chargée d'un sceau contenant de menus morceaux de viande, donne ces morceaux à des
gens en contrebas, qu'ils mettent rapidement en sécurité dans leurs poches ou sacs. Certain se voient
refuser la viande, pour des raisons qui nous sommes incompréhensibles. Nous ne parvenons à
comprendre s'il s'agit d'un espèce de rituel de sacrifice, après lequel la viande possède quelques
vertus sacrées, ou simplement d'un acte charitables pour les pauvres. Les versions divergent selon
les gens.


Le reste de la vieille ville est tout aussi beau, mais en attente d'une sérieuse reprise en main. Partout,
de magnifiques maisons en bois et briques sculptées tombent en décrépitude, attendant leurs
sauveurs. Le tourisme peut-être, mais les indiens ne sont malheureusement pas franchement
intéressés par les villes historiques. Il y a pourtant de quoi faire : le long de la rivière, une série de
maisons et palais charmants, avec de nombreuses terrasses, les pieds dans l'eau. L'absence de
restaurants, d'hôtels, de touristes le nez en l'air est surprenante dans un tel cadre. Il y a quelque
chose qui manque ici !



Alors que la ville se charge de touristes (les tours organisés en Inde vont aussi du samedi au
samedi), nous décidons d'adopter une fois de plus la stratégie du pas de coté pour découvrir le lac.
Une partie de celui-ci est recouverte d'houseboats et de shikaras ? Il suffit d'aller là ou les premiers
sont interdits et où les seconds ne peuvent aller ! En effet, du fait de leurs toits et de l'exceptionnel
hauteur d'eau, ceux-ci sont condamnés par divers bas ponts à tourner indéfiniment dans un faible
périmètre. Nous louons donc deux petits bateaux plats et quatre rames, les chargeons d'une brosse à
dent et un sac de couchage et partons dans les marais. Après quelques difficultés à maintenir le cap,
le bateau partant toujours dans la mauvaise direction sous l’oeil amusé des locaux. Par un
inexplicable mouvement de poignet, ceux-ci parviennent au contraire à aller droit en ramant
toujours du même coté. Bon, après avoir fini dans divers types de berges, nous réussissons à
vaguement maintenir une direction. L'ouest du lac est un inextricable réseau de canaux plus ou
moins grands. Tout le monde ici se déplace en bateau, malgré les quelques tentatives de
construction de routes, tombant souvent à l'eau, au sens propre comme figuré. Comme partout en
Inde, les gens s'adaptent et vivent parfois sur pilotis, parfois sur remblais avec tout autour de leurs
maisons de beaux potagers à l'ombre de peupliers. Les nénuphars viennent compléter le tableau
impressionniste ! Nous émergeons dans un lac secondaire, et une petite baignade plus loin, trouvons
un improbable restaurant les pieds dans l'eau, Mac's Place. La bonne chère et la tranquillité absolue
nous plongent dans une espèce d'agréable léthargie. Nous repartons à la recherche d'un endroit ou
dormir, avec en sus de notre dîner une barquette de fraises alléchante. Au beau milieu du lac
principal se trouve une petite île déserte à l'exception de quatre arbres, dont elle tire son nom, et
d'un petit pavillon au charme oriental. Là, nous y savourons un énième fabuleux coucher de soleil,
s’empiffrant de mangues et autres douceurs indiennes, sous le regard moqueur, envieux, interrogatif
des touristes indiens qui vont et viennent en bateau. Puis la tranquillité absolue, le froid, les étoiles,
les muezzins autour du lac, les premières lueurs... les joies et difficultés d'une nuit à la fraîche !







vendredi 13 juin 2014

Une chaude senteur de pin mélée à la fraîche odeur d'un torrent... la montagne ! Nous arrivons à Manali au petit matin, et dés notre sortie du bus, nous sommes exposés à des forces opposées : d'un coté,  la vague de rickshaw et de rabatteurs nous assaillant, et de l'autre le puissant bruit du torrent, l'agréable fraîcheur, l'herbe verte après l'étouffement et la crasse de Delhi ou Chandigarh.

S'échappant vers un dabbah (une petite bicoque de bord de route servant de restaurant) au soleil, un paratha bien gras sous les doigts (pain plat fourré à ce qu'on veut) nos guides de voyage respectifs nous disent plus ou moins la même chose : éviter Manali et Vaschicht, préférer Old Manali. Nous suivons le conseil pour nous retrouver – tout le monde a eu la même idée – dans un ghetto de touristes occidentaux. Nous réaliserons plus tard que Manali est un excellent endroit pour observer les différents types de touristes, puisqu'ils sont ici triés par lieux. Vaschicht et Manali sont principalement occupés par de touristes indiens, venant en masse profiter de la fraîcheur. Ils viennent le plus souvent en famille élargies, s'entassant dans une grosse voiture, et dorment dans de grands hôtels en béton avec télévision et un peu de bois pour paraître authentique. Le matin et le soir, de terrifiants bouchons se créent sur les les mignonnes petites routes de montagne, lors du départ ou du retour de ''l'excursion''. Le plus souvent, il s'agit de marcher dans la neige à deux ou trois heures de route de Manali. Nombres de familles  locales se sont donc reconverties dans la location de vieilles combinaisons de ski, celles que vous aviez dans les années quatre-vingts. Et puis une infinité de magasins vendant écharpes et étoffe en silkcachemirepashminamerinosyakwhoollainepolyester ou les habituels marbres et bois sculptés, que l'on trouve aussi au sud de l'Inde, entre lesquelles se trouvent des restaurants aux cartes allant du tibétain au punjabi. Lunettes de soleils, gigantesque montre et jean foncé pour les hommes, saris brodés d'or et d'argent jusqu'à ce que le tissus d'origine disparaisse sous une toile d'araignée pour les femmes.

A Vaschicht plus particulièrement se rassemblent les groupes de jeunes indiens, le plus souvent mâles, profitant de leurs premiers salaires. Assez démonstratifs, ils sont obséder par l'idée d'enfourcher une Royal Enfield, virile moto toujours fabriquée en Inde sur le modèle des vieilles anglaises. Au lieu de l'habituel VvvvVVrrRRRrRRRR, cela sonne plus comme un PLAK PLAK PLAK PLAK. Une fois encore, les locaux s'adaptent, et partour dans Vaschicht, les bullets en rangs d'oignons attendent leurs heureux conducteurs. Une fois équipés, ils partent cheveux au vent et rayban sur le nez, comme dans un mauvais film du Tamil Nadu (A coté de ces films, souvent tournés à Chennai, un Bollywood pourrait prétendre être un film d'auteur engagé!).

Pour finir, Old Manali, que l'on pourrait aussi subdivisé en deux sous-catégories selon la provenence des touristes. Il y a d'une part les israelis, d'autre part les autres occidentaux. La distinction est importante, puisqu'ils ne fréquentent pas les même hôtels, se vêtissent de manière assez différentes, et n'ont pas du tout le même cadre temporel. D'une manière générale, les israelis restent parfois très longtemps dans un même endroit, et finissent par arriver dans les guesthouse avec les plus belles vues sur les montagnes alentours, les plus tranquilles, si bien que ces lieux sont toujours pleins et sont inaccessibles aux autres touristes. Ils viennent en effet après leur service militaire (du moins tous ceux à qui nous avons parlé), et ne sont pas franchement pressés de rentrer dans leur pays ! Il y a ensuite un style typiquement israélien : si les étrangers sont habillés de manières assez variables, du randonneur au baba, les israéliens ont eux des codes plus affirmés. Pour les filles, cela commence par un legin troué (c'est le vendeur lui même qui fait les trous, selon un motif choisi par la cliente) surmonté d'un T-shirt lui aussi dûment percé, tous deux de couleurs vives. Une paire de botte de cuir, quelques tatouages bien placés, une chevelure savamment sauvage, moultes bracelets et bijoux excentriques, voilà qui tranche avec la sage kurta que portent les femmes locales. Les garçons portent les même bottes, un jean percé, et des chemises de type patchwork aux formes indescriptibles. Les deux sexes se retrouvent le soir, arborant de larges couvertures plus ou moins ethniques en guise de manteau. Pour avoir une image, il faut penser simultanément à John Lennon, Jane Base et Jimi Hendrix. Je ne sais si c'est le fait de connaître leurs passés militaires et la situation de leur pays, mais, de par ce style et leurs comportements, ils ont une certaine aura auto-destructrice. Ils crient, profitent, fument, dorment d'une manière assez extrême. Quelque soit l'heure de la journée, ils semblent perchés. Ils brûlent, littéralement.

Tout ce petit monde se retrouve à l'heure des repas sur les rooftops, les terrasses, les canapés des restaurants ou cafés indoisraeloitalianocontinentaloenglishotibetanomexicanochinois. L'atmosphère est très shanti, posée. Ici, pas de grands hotels en bétons, pas de restaurants climatisés, mais des maisons construites au fur et à mesure que l'argent est gagné, au milieu des abricotiers et des cerisiers, de petites gargotes avec de fabuleuses vues sur la vallée. Tout en haut de l'unique rue se trouve le village d'origine, très escarpé, avec d'étonnantes maisons/granges en bois et brique : un peu comme un jeu de construction en bois, où l'on place alternativement un morceau de bois dans un sens puis dans l'autre. Les trous sont remplis de petites briques. Au milieu de tout cela se baladent tranquillement des vaches, des poules, quelques chèvres, s'invitant sur les terrasses des restaurants, attrapant tout ce qui est à leurs portées.

Mais que fait on à Manali, à part manger des shakschoukas, boire des cappucinos, profiter du wifi et bronzer au soleil ? Comme souvent en Inde, il suffit de faire quelques pas de coté, d'éviter soigneusement l'itinéraire tracé des touristes indiens pour trouver des endroits fantastiques. Une luxuriante vallée uniquement accessible par un sentier, entourée dramatiques rochers, au bout de laquelle se trouve un joli temple en bois. Et puis une improbable piscine d'eau chaude à l'odeur de souffre au milieu d'un temple dans un village voisin. Des forêts de cèdres géant, à l'odeur provençale. Une fois cela fait, on peut retourner en toute quiétude et avec une bonne conscience au confort des ''shantis café'', ''hillview rooftop'' et autre ''chill restaurant'' !

lundi 2 juin 2014

Quand quatre architectes voyagent en Inde, il est une ville qui leur est inévitable : Chandigarh. L'homme de peu de culture n'y verra qu'une zone industrielle qu'on aurait tenté de transformer en ville. L'architecte, lui, y voit l'expérience d'une véritable ville moderne et fonctionnelle.

L'histoire commence lors de la partition entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays obtenant leurs indépendances vis-à-vis de l'Angleterre. Le Punjab perd alors sa capitale Lahore. Dans l'euphorisme de l'indépendance, n'ayant peur de rien, Nehru (le premier dirigeant de l'union indienne) décide de la construction d'une nouvelle capitale : ''Une ville nouvelle, symbole de la liberté de l'Inde, désentravée des traditions du passé...une expression de la confiance de la nation dans le futur''. De fait, le statut de la ville est assez étrange, puisqu'il s'agit d''un territoire fédéral, en dehors du Punjab, mais c'est aussi la capitale de cet état, ainsi que de l'Haryana... En 1950, un premier architecte est mandaté, Albert Mayer, mais il se résigne quand un de ses compagnons se retire. La tâche est donc confiée à Le Corbusier. En un mois, il livre ses premiers plans (ça fait déjà un bout de temps qu'il veut construire une ville!).

Le résultat, c'est une gigantesque grille où chaque rectangle mesure 1200m par 800m. Les rectangles sont appellés secteurs, il y en a une soixantaine aujourd'hui. Chaque secteur est sensé être plus ou moins autonome, combinant activités économiques et habitations, organisées autour d'une grande place centrale et piétonne ou d'un parc. De larges avenues bordent les secteurs, permettant aux automobiles de se déplacer très rapidement. Près du secteur 1, on trouve le capitole, centre administratif de la ville dont les bâtiments sont eux aussi dessinés par Le Corbusier. Et puis un lac, la zone de loisirs. Au delà du plan général d'urbanisme et de quelques bâtiments majeurs, Le Corbusier a aussi dessiné une trame de façade, utilisée pour la plupart des premiers bâtiments construits, puis abandonnée dans les années soixante-dix.

En arrivant dans cette ville, nous sommes donc un peu perdu. Nous avons presque l'impression d'avoir quitter l'Inde. Sur les larges avenues, le trafic est fluide, les motos ont disparues au profit des voitures (c'est la ville qui a le plus de voitures par habitant en Inde). Les distances sont immenses. Chose impensable ailleurs en Inde, plusieurs voitures se sont arrêtées pour nous laisser traverser, sans trop klaxonner par ailleurs.  Les avenues sont bordées de grands alignements d'arbres, sous lesquelles se déplacent les quelques piétons et cyclistes. Et puis dès que l'on passe à l'intérieur des îlot, la ville prend  l'allure d'une banlieue tranquille. Le secteur 17 est le cœur de la ville. Il est entouré d'un parking géant. En son centre est une gigantesque place, entourés de magasins, cinémas, services... Nous sommes surpris par le nombre de gens qui y viennent le soir venu pour manger un bout, voir un film ou simplement déambuler. Si on oublie un instant les bâtiments bordant la place, vieillissant assez mal, on pourrait se croire sur une grande place romaine, ou encore les ramblas de Barcelone.




Obtenir un permis pour visiter le capitol donne un bon aperçu de la ville. Il nous a fallu en effet nous rendre dans pas moins que trois bureaux, situés dans diverses secteurs de la ville. Le visiteur réalise alors le gigantisme de la ville. En outre, le caractère nettement bureaucratique de l'administration indienne semble atteindre ici son paroxysme. Pour entrer au secrétariat par exemple, il nous aura fallu pas moins de trois papiers délivrés sur la base d'un unique document, notre passeport. Le comique de la situation ne semble pas probant pour les fonctionnaires indiens, qui font leur travail consciencieusement. Néanmoins la visite vaut le détour ! Si le secrétariat n'est ni plus ni moins qu'une barre de bureaux avec un espèce de jardin de béton sur le toit, le parlement est un bâtiment d'une assez grande beauté. L'extérieur est assez austère, un pavé entouré de brise-soleils formant un rythme rigoureux, surmonté d'un paraboloïde hyperbolique (comme les tours de refroidissement des centrales nucléaires). L'intérieur est beaucoup plus surprenant : L'entrée est en contrebas d'une gigantesque salle hypostyle assez sombre, à laquelle on accède par une large rampe.  On croirait pénétrer dans une sorte de temple primitif perdu puis retrouvé. Autour du hall se trouvent les bureaux, au centre les deux assemblées, au sein du paraboloïde hyperbolique mentionné plus haut. Au primitivisme du hall répond un intérieur coloré, composé d'une multitudes de matériaux. J'ai l'impression d'être dans un jouet géant, dans un monde excentrique. Une foule de détails plus ou moins enfantins attirent l'attention. Au moins, les députés ne doivent pas s'ennuyer ici.
On retrouve la même façade austère au palais de justice, puis un grand hall, qui est lui ouvert sur l'extérieur. Trois grands murs colorés aux formes organiques cadrent la vue. Les tribunaux s'ouvrent sur une grande place couverte, où se pressent en tous sens policiers, avocats et juges, tous en noir avec une petite cravate blanche.

Il est intéressant de voir comment ces bâtiments sont utilisés : si les salles de prestige, comme l'assemblée, les tribunaux, les grandes salles de réunions ou les halls semblent avoir peu bougés en soixante ans, conservant les même tentures, le même mobilier, les bureaux sont eux méconnaissables : carrelages, climatisation, tuyaux en tous sens, peintures, stores, réseaux en tous genres : les utilisateurs successifs semblent avoir adapter le bâtiment à leurs goûts, lui donnant l'aspect bordélique d'un bâtiment administratif indien.
De même, la façon même d'entrer dans ces bâtiments et de se déplacer de l'un à l'autre est sans doute très différente de ce qu'avait imaginer Le Corbusier. Une grande dalle bétonnée réunit en effet les différents bâtiments, mais celle-ci n'est guère utilisée. Pour des raisons pratiques, d'abord, les parkings étant situés à l'arrière des bâtiments. D'autre part, pour des raisons de sécurité, il est impossible de passer directement d'un bâtiment à l'autre. Il y a en effet tout un processus de vérification à franchir depuis l'extérieur. Ce qui fait que pour passer d'un bâtiment à l'autre, il faut faire un grand tour par l'extérieur du Capitol... La séparation est telle qu'il y a même une barrière en plein milieu de la place, délimitant le territoire des différentes administrations. D'un coté, les dalles sont désherbées et les bassins vides, de l'autres enherbées et les bassins pleins !
Ce qui est assez dommage, puisque les bâtiments sont tournés vers la place, avec de gigantesques portes permettant d'ouvrir les espaces intérieurs sur l'extérieur, de grands brise-soleils offrant une ombre bienvenue et les bassins donnant un peu de fraicheur.
Mais Le Corbusier n'y est pas pour rien non plus : les bâtiments sont tellement éloignés les uns des autres, la place en béton tellement peu engageante et écrasée de soleil qu'on imagine mal qui pourrait l'utiliser. De fait, les bâtiments semblent un peu perdus au milieu d'un désert de végétation, et le terme de Capitol perd ici un peu de son sens : Je n'ai pas eu le sentiment d'être au cœur de la cité, là où se joue la destinée de la ville.

De manière plus générale, la ville ne semble pas toujours très hospitalière, en particulier pour les plus pauvres : comment se déplacer sans moteurs sur de si grandes distances, alors que le service de bus est assez faible ?
Le plan de la ville est néanmoins très souple : il est tellement régulier qu'il serait très facile de mettre en place un service de bus rapides, ou un tramway. La largeurs des avenues le permet. Puis l'échelle interne des secteurs semble assez adapter au vélo.
Et puis, il y a d'autres réussites, qui ne sont pas forcément liées à la qualité du design, mais plus à la concentration de moyens en un lieu : plus haut IDH d'Inde, meilleurs taux d'alphabétisation, propreté... Les habitants de Chandigarh avec qui nous avons parlé, sans forcément connaître l'histoire de la ville, en sont très fiers !












Et puis il y a deux perles, deux pied-de-nez à l'Homme moderne voulu par Le Corbusier. Le premier, ce sont les tavernes de Chandigarh. Situé à l'arrière des magasins d'alcool, ce sont de petites salles collantes, éclairées au néon, enfumées et au plafond bas. Entassé autour de petites tables en plastique, le public exclusivement masculin fume et s'abreuve abondamment de mauvais whisky et de Kingfisher. Il s'agit de boire vite car les bars ferment à 23h ! Aux rires gras succèdent des disputes théatrales. En fond de salle, certain suivent un match de cricket sur une petite télé, rendue inaudible par le brouhaha ambiant. On est bien loin des principes hygiénique du Corbusier.
L'autre, encore plus réjouissant dans cette ville où tout est planifié, c'est le rock garden, jardin des pierres. Il fut commencé en secret par un inspecteur de chantiers de construction de route sur un terrain gouvernemental, au milieu du Capitol alors en construction. Pendant une dizaine d'année, sans que personne ne s'en aperçoive, il récupère des matériaux de chantiers inutilisés, des objets cassés, allant des prises électriques en céramique jusqu'à des rochers assez gros. Petit à petit, il construit un jardin merveilleux fait de foules de statuettes faites de bric et de broc, de passages secrets, de rivières imaginaires... Il est découvert à la fin des années soixante-dix. La ville réagit positivement en lui confiant cinquante ouvriers. Le parc change d'échelle ! Il prend la forme d'un paysage un peu lunaire et romantiquee, rappelant parfois Gaudi à Barcelone, recréant de fausses montagnes, de gigantesques rochers, des gorges profondes...

Ironiquement, c'est cette attraction ainsi que le lac qui sont mises en avant par l'office de tourisme local, dont le jeune réceptionniste ne connaissait même pas Le Corbusier !