jeudi 26 juin 2014

De Shrinagar à Leh, il n'y a que quatre cent kilomètres, ou plutôt un vingtaine d'heures de route, qui sont, cela va de soi, impressionnantes ! La route n'a en effet d'highway (autoroute) que le nom ! Nous y traversons par exemple quelques torrents sans ponts ou des glaciers, la voiture passant entre deux hauts murs de glace. Le premier col, magnifique mais aussi flippant, est accessible par une petite piste de boue et de poussière à voie unique, creusée dans une falaise immense. On en arrive parfois à se demander si cette route relie bien deux villes, et non pas un hameau en fond de vallée ! Il faut dire que la route vient d'être réouverte après un long hiver sous la neige et que les habituels travaux de réparation viennent de commencer, rendus difficiles par l'eau qui coule, ruisselle, s'infiltre, suinte, jaillit de toutes parts du fait de la fonte des neiges. La route n'est donc que trous béants, chaussées effondrées, parapets dans le ravin et rochers sur enrobée !

Et pourtant... Après un isolement de huit mois qui serait total s'il n'y avait pas l'aéroport, la petite ville de Leh attend le ravitaillement ! Il faut imaginer que tout le pétrole qui y est brûlé (ville froide, éléctricité par générateur, même si des barrages sont en construction dans les environs) y monte par camion... des chapelets de Tata trucks surmontés de citerne Indian Oils s'élancent péniblement dans les montées, endommageant un peu plus le peu de route qui était praticable. Heureusement, les situations les plus compliquées donnent parfois des idées intelligentes ! Plutôt que de devoir subir les embouteillages interminables se produisant dès que deux camions se croisent au mauvais endroit (en juin, c'est presque toute la route qui est potentiellement un mauvais endroit), le trafic est alterné. Un jour de Shrinagar à Leh, l'autre en sens inverse. Voilà une solution simple moins coûteuse qu'un élargissement de la voie, surtout à la vue du faible trafic et de la faible durée de vie des aménagements. Et puis cela permet de doubler sans trop de risques.

Pour tenter de limiter les accidents, l'administration indienne a une deuxième carte en main, pleine de volonté certe, mais qui est au mieux comique, au pire criminelle. Le long des routes, l'agence de construction des routes, BRO, a placé de nombreuses bornes donnant des conseils de bonne conduite. Ces initiales sont affichée en haut du panneau, ce qui est déjà très drôle, bro étant le diminutif de brother, frère, diminutif très en vogue chez les indiens ayant fait leurs études en Australie ou Etats-Unis, qui permet de nommer toute personne dont on a oublié le prénom. C'est donc un ami ou un membre de notre famille plus ou moins proche, mais néanmoins attentionné qui s'adresse à nous dans ces messages. La suite peut-être moralisatrice ou proposer un exaltant romantisme national. ''BRO, after whisky, driving risky'' (frère, après un whisky, conduite risquée) étant le plus courant. ''BRO, be soft on my curve'' (frère, soit doux sur mes courbes) étant mon préféré. Mention métaphysique pour ''Heaven, hell, mother earth, the choice is yours (paradis, enfer ou terre, tu as le choix) qui nous emmène très le loin. Et pour la petite larme, ''we cut the mountain, but connect the heart (nous coupons les montagnes, mais connectons les cœurs''. Pour les passagers, c'est un moyen comme un autre de passer le temps. Mais la fréquence est parfois tellement rapide que même le chauffeur semble parfois perturber !

Plus on avance vers Leh et plus je suis fasciné par l'énormité des paysages. Les Alpes sont tout aussi pointues, tordues et voraces, mais ici, tout prend des proportions gigantesques. Autour de nous, des masses inquiétantes, tordues comme de la guimauve par des forces invisibles, des falaises immenses, taillées d'un bloc, des rochers saillants, tranchant l'air, de vastes hauts-plateaux, froids et stériles, de puissants torrents emportant tout. En fait, cette route démante, les camps militaires en forme de colonie lunaire, les rares villages et leurs quelques champs semblent un peu vains : chaque année, tout est à reconstruire, à retrouver : les nombreuses carcasses en tous genres (animaux, maisons, baraquement) en témoignent.

Leh est une ville de poussière, se confondant dans le paysage. Dans une large vallée poussiéreuse en son centre, rocailleuse sur les flancs, une petite ville qui s'accroche tant bien que mal aux éboulis. Quelques peupliers tentent de retenir le terrain, des maisons cubiques en terre ou pierres et tout en haut, perchés sur des montagnes, le palais, sorte de potala local, des monastères bouddhistes, des gompas et autres stupas. Dès qu'on s'éloigne des quelques rues du centre-ville, les potagers et les vergers fleurissent un peu partout autour des maisons, méticuleusement entretenus. Les bonnes terres sont en effet rares, et les légumes onéreux !







Nous partons marcher dans les montagnes. Un taxi nous dépose à 3 heures de route de Leh, dans la Zanskar valley, au début d'une randonnée assez connue et pas trop difficile. La route s'arrête au chantier d'un pont. Nous traversons dans une petite nacelle suspendue à un cable. Et nous voilà seuls ! Commencer un trek au Laddakh, c'est très impressionnant. Il faut s'imaginer des montagnes rocailleuses, presque désertiques si ce n'est en quelques points. Le villages, qui ne semblent jamais dépasser la vingtaine d'habitants, sont souvent espacés de deux ou trois heures de marche. Entre, pas d'arbres, pas d'ombre, pas d'eau, pas de culture, pas de route. Simplement de la poussière, de la roche, le puissant bleu du ciel, métallique, et un soleil de plomb, dur. L'air est sec, mais heureusement frais. Je suis aussi frappé par l'absence d'odeur. Il n'y a rien à sentir. En fait, il faut surtout écouter et regarder. Le vent produit ce son des grands espaces vides, comme de lentes respirations. Pour les yeux, la roche offre ici un spectacle fabuleux : ocre, verte, turquoise, rouge, bleue, grise, ou veinée, friable, tordues, pointue, polie, cassante, criblée, lisse, massive, fine, mais que s'est il passé ici ? Voila un paysage que les grecs aurait attribué à une bataille entre divinités !

En chemin, nous croisons de temps en temps une caravane de marchandises, composée de quelques hommes et quelques mules. Il y a encore assez peu de touristes et nous en profitons pour leur demander notre chemin. En les laissant partir, je médite sur la puissance du pétrole. Un exemple : nous avons croisé plusieurs caravanes transportant du bois de construction, nécessaire pour les maisons alors que les maigres arbres poussant dans les villages suffisent à peine comme combustible. Pour une dizaine de chevaux transportant sept ou huit petites poutres de d'environ deux mètres de long, il y a environ quatre accompagnateurs. Ce qui fait déjà quatorze bouches à nourrir dans un univers où la nourriture est rare, alors que le chargement en question est à peine suffisant à construire une petite hutte. Le Tata truck avec quelques litres de pétrole apparaît en comparaison comme une machine redoutable. Une route est d'ailleurs en construction. Est-ce une bonne nouvelle ? En y réfléchissant, j'ai l'impression qu'une fois la route construite, les habitants de la vallée n'ont plus aucun intérêt à y habiter. Il devient en effet beaucoup plus simple et moins onéreux de tout importer. Faire pousser un légume ou des céréales dans ce climat relève en effet de l'exploit, ou au moins d'un travail acharné. Il n'y a qu'à observer le paysage : seuls les pourtours des villages sont verts. On peut certes supposer que les premiers habitants se sont judicieusement installés près d'une zone plus ou moins fertile. Néanmoins, la qualité de la terre de culture, l'arrangement des champs en terrasses, l'aménagement de canaux de détournement d'eaux souvent loin en amont du village démontre l'engagement de générations successives à fertiliser, trier, creuser et remblayer, pour un résultat pour le moins ingrat : au vu de la densité des pousses de blé, les rendements ne doivent pas être très bon. S'il y a une route, pourquoi s'acharner à continuer à cultiver ?

C'est certainement une vision un peu romantique de la question, et aussi une image un peu idyllique d'une vie en autarcie supposée. Les gens ici me semblent bien plus pragmatiques : l'accueil des touristes est une des principale source de revenue pour ces petits villages, avec la vente de la laine des chèvres. Paradoxalement, c'est peut-être grâce à cela qu'une forme d'agriculture va être maintenue, et ces paysages ancestraux entretenus. En arrivant le soir dans notre homestay, nous sommes en effet heureux de voir les légumes dans le jardin et de savoir que ce seront les mêmes dans notre assiette ! Et puis d'acheter une paire de chaussette dont la laine pas très bien lavée provient d'une chèvre dormant sous notre plancher. Un guide de voyage appellerait cela ''authenticité'', ou peut-être ''écotourisme''.















 
Un peu avant Rumbak, dans une froide vallée, nous trouvons une fantastique maison où passer la nuit. Totalement isolée, accrochée au flanc de la montagne avec quelques champs en terrasse en contrebas, c'est d'ailleurs plus un petit château qu'une simple demeure ! Au premier étage se trouve une vaste cuisine à tout faire, servant alternativement à cuisiner, manger, dormir, coudre, faire la sieste... Quand il fait froid, on se sert ! Un énorme poêle trône dans un angle, très compliqué : il doit en effet pouvoir bouillir, frire, chauffer, sécher, enfourner... Une longue vitrine borde la salle. Une géante collection de pots en tous genre y attend un hypothétique banquet. Nous nous demandons quand une telle quantité de vaisselle a t-elle pu être utilisée dans un endroit aussi perdu. Au dessus de la cuisine se trouve une terrasse ouverte sur le paysage, entourée d'un petit temple et de quelques chambres d'été. Le tout à un petit parfum de décadence, de grandeur passé. Sans doute les revenus du tourisme permettent de maintenir les apparences




Un petit col à 5000, une chute de neige, des quantités astronimiques de dal et quelques jours après, nous voilà de nouveau à Leh. A quelques encablures de la ville se trouve Ticksé, grand monastère perché sur une montagne. En contrebas, sur les flancs de la montagne, de nombreuses maisons s'accrochent à la montagne. Beaucoup sont abandonnées, car peu pratiques. Il faut en effet tout monté à dos d'homme : le bois, l'eau et tout le reste. Beaucoup de gens se sont installés dans la vallée. Néanmoins, les maisons semblent blanchies de temps à autre, comme si leurs propriétaires revenaient de temps à autre. La technique est rudimentaire : remplir un seau de chaux liquide, le lancer sur le mur. Nous montons la montagne au milieu de ces maisons. Au détour d'une rue ou en haut d'un escalier, de superbes vues surgissent sur les montagnes alentours, prétexte à de nombreuses pauses (autant que notre souffle!). En haut, le monastère s'organise autour d'une cour haut-perchée, s'ouvrant sur le paysage au moyen de larges fenêtres. Autour, une grande cantine avec d'énormes chaudrons inamovibles, quelques temples dont un littéralement rempli par un bouddha géant et une antique bibliothèque. Tout est en bois, un bois noir, brillant, poli et patiné par le temps. Les murs sont couverts de fantastiques fresques : des créatures plus ou moins démoniaques, des hommes animaux, des dieux et déesses, tous en interactions d'une manière ou d'une autre, comme une grande chaîne d’événements. Nous n'y comprenons rien, mais c'est tout de même très drôle regarder.

Des monastères comme celui-là, il y en a partout au Laddakh. Le systême d'héritage en est la raison. Dans un environnement aux ressources limitées – peu de bois, de terres, d'eau – un intéressant moyen de contrôle de la démographie s'est mis en place : seul le premier garçon de chaque famille a le droit de se marier, et raffle toutes les propriétés de la famille. Le deuxième est envoyé au monastère, généralement vers sept ans. Les suivants ont la possibilité de rester vivre avec l'heureux couple, et parfois même de profiter de la mariée, qui est en quelque sorte mariée à toute la famille. Il existe néanmoins une opportunité à ne pas manquer pour un numéro 3+ : épouser la fille d'un couple n'ayant pas eu de fils. Grâce à cet ingénieux système, la propriété n'est jamais divisé, restant obligatoirement la propriété d'une seule famille.



En rentrant à Leh, nous partons à la recherche d'une voiture pour Manali. Nous rencontrons un couple franco-indien, avec qui nous décidons de parcourir les 400km en deux jours. Bon, comme à l'habitude, cette route est fantastique ! Le long des falaises, au fond d'une vallée, à travers un col, sur le flanc d'une montagne ou dans les lacets, les paysages sont incroyables. Nous croisons d'ailleurs un certain nombre de motard sur Royal Enfield, qui ajoute une touche quelque peu mythique à ce chemin/route, ainsi qu'une poignée de cycliste pour l'héroïsme. La route monte en effet très haut, jusqu'à 5300 mètres, est entrecoupée de torrents, et il n'est souvent pas possible de s'arrêter en milieu d'étape. Enfin, je suis quand même un peu jaloux de les voir rouler... je reviendrai !








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