lundi 2 juin 2014

Quand quatre architectes voyagent en Inde, il est une ville qui leur est inévitable : Chandigarh. L'homme de peu de culture n'y verra qu'une zone industrielle qu'on aurait tenté de transformer en ville. L'architecte, lui, y voit l'expérience d'une véritable ville moderne et fonctionnelle.

L'histoire commence lors de la partition entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays obtenant leurs indépendances vis-à-vis de l'Angleterre. Le Punjab perd alors sa capitale Lahore. Dans l'euphorisme de l'indépendance, n'ayant peur de rien, Nehru (le premier dirigeant de l'union indienne) décide de la construction d'une nouvelle capitale : ''Une ville nouvelle, symbole de la liberté de l'Inde, désentravée des traditions du passé...une expression de la confiance de la nation dans le futur''. De fait, le statut de la ville est assez étrange, puisqu'il s'agit d''un territoire fédéral, en dehors du Punjab, mais c'est aussi la capitale de cet état, ainsi que de l'Haryana... En 1950, un premier architecte est mandaté, Albert Mayer, mais il se résigne quand un de ses compagnons se retire. La tâche est donc confiée à Le Corbusier. En un mois, il livre ses premiers plans (ça fait déjà un bout de temps qu'il veut construire une ville!).

Le résultat, c'est une gigantesque grille où chaque rectangle mesure 1200m par 800m. Les rectangles sont appellés secteurs, il y en a une soixantaine aujourd'hui. Chaque secteur est sensé être plus ou moins autonome, combinant activités économiques et habitations, organisées autour d'une grande place centrale et piétonne ou d'un parc. De larges avenues bordent les secteurs, permettant aux automobiles de se déplacer très rapidement. Près du secteur 1, on trouve le capitole, centre administratif de la ville dont les bâtiments sont eux aussi dessinés par Le Corbusier. Et puis un lac, la zone de loisirs. Au delà du plan général d'urbanisme et de quelques bâtiments majeurs, Le Corbusier a aussi dessiné une trame de façade, utilisée pour la plupart des premiers bâtiments construits, puis abandonnée dans les années soixante-dix.

En arrivant dans cette ville, nous sommes donc un peu perdu. Nous avons presque l'impression d'avoir quitter l'Inde. Sur les larges avenues, le trafic est fluide, les motos ont disparues au profit des voitures (c'est la ville qui a le plus de voitures par habitant en Inde). Les distances sont immenses. Chose impensable ailleurs en Inde, plusieurs voitures se sont arrêtées pour nous laisser traverser, sans trop klaxonner par ailleurs.  Les avenues sont bordées de grands alignements d'arbres, sous lesquelles se déplacent les quelques piétons et cyclistes. Et puis dès que l'on passe à l'intérieur des îlot, la ville prend  l'allure d'une banlieue tranquille. Le secteur 17 est le cœur de la ville. Il est entouré d'un parking géant. En son centre est une gigantesque place, entourés de magasins, cinémas, services... Nous sommes surpris par le nombre de gens qui y viennent le soir venu pour manger un bout, voir un film ou simplement déambuler. Si on oublie un instant les bâtiments bordant la place, vieillissant assez mal, on pourrait se croire sur une grande place romaine, ou encore les ramblas de Barcelone.




Obtenir un permis pour visiter le capitol donne un bon aperçu de la ville. Il nous a fallu en effet nous rendre dans pas moins que trois bureaux, situés dans diverses secteurs de la ville. Le visiteur réalise alors le gigantisme de la ville. En outre, le caractère nettement bureaucratique de l'administration indienne semble atteindre ici son paroxysme. Pour entrer au secrétariat par exemple, il nous aura fallu pas moins de trois papiers délivrés sur la base d'un unique document, notre passeport. Le comique de la situation ne semble pas probant pour les fonctionnaires indiens, qui font leur travail consciencieusement. Néanmoins la visite vaut le détour ! Si le secrétariat n'est ni plus ni moins qu'une barre de bureaux avec un espèce de jardin de béton sur le toit, le parlement est un bâtiment d'une assez grande beauté. L'extérieur est assez austère, un pavé entouré de brise-soleils formant un rythme rigoureux, surmonté d'un paraboloïde hyperbolique (comme les tours de refroidissement des centrales nucléaires). L'intérieur est beaucoup plus surprenant : L'entrée est en contrebas d'une gigantesque salle hypostyle assez sombre, à laquelle on accède par une large rampe.  On croirait pénétrer dans une sorte de temple primitif perdu puis retrouvé. Autour du hall se trouvent les bureaux, au centre les deux assemblées, au sein du paraboloïde hyperbolique mentionné plus haut. Au primitivisme du hall répond un intérieur coloré, composé d'une multitudes de matériaux. J'ai l'impression d'être dans un jouet géant, dans un monde excentrique. Une foule de détails plus ou moins enfantins attirent l'attention. Au moins, les députés ne doivent pas s'ennuyer ici.
On retrouve la même façade austère au palais de justice, puis un grand hall, qui est lui ouvert sur l'extérieur. Trois grands murs colorés aux formes organiques cadrent la vue. Les tribunaux s'ouvrent sur une grande place couverte, où se pressent en tous sens policiers, avocats et juges, tous en noir avec une petite cravate blanche.

Il est intéressant de voir comment ces bâtiments sont utilisés : si les salles de prestige, comme l'assemblée, les tribunaux, les grandes salles de réunions ou les halls semblent avoir peu bougés en soixante ans, conservant les même tentures, le même mobilier, les bureaux sont eux méconnaissables : carrelages, climatisation, tuyaux en tous sens, peintures, stores, réseaux en tous genres : les utilisateurs successifs semblent avoir adapter le bâtiment à leurs goûts, lui donnant l'aspect bordélique d'un bâtiment administratif indien.
De même, la façon même d'entrer dans ces bâtiments et de se déplacer de l'un à l'autre est sans doute très différente de ce qu'avait imaginer Le Corbusier. Une grande dalle bétonnée réunit en effet les différents bâtiments, mais celle-ci n'est guère utilisée. Pour des raisons pratiques, d'abord, les parkings étant situés à l'arrière des bâtiments. D'autre part, pour des raisons de sécurité, il est impossible de passer directement d'un bâtiment à l'autre. Il y a en effet tout un processus de vérification à franchir depuis l'extérieur. Ce qui fait que pour passer d'un bâtiment à l'autre, il faut faire un grand tour par l'extérieur du Capitol... La séparation est telle qu'il y a même une barrière en plein milieu de la place, délimitant le territoire des différentes administrations. D'un coté, les dalles sont désherbées et les bassins vides, de l'autres enherbées et les bassins pleins !
Ce qui est assez dommage, puisque les bâtiments sont tournés vers la place, avec de gigantesques portes permettant d'ouvrir les espaces intérieurs sur l'extérieur, de grands brise-soleils offrant une ombre bienvenue et les bassins donnant un peu de fraicheur.
Mais Le Corbusier n'y est pas pour rien non plus : les bâtiments sont tellement éloignés les uns des autres, la place en béton tellement peu engageante et écrasée de soleil qu'on imagine mal qui pourrait l'utiliser. De fait, les bâtiments semblent un peu perdus au milieu d'un désert de végétation, et le terme de Capitol perd ici un peu de son sens : Je n'ai pas eu le sentiment d'être au cœur de la cité, là où se joue la destinée de la ville.

De manière plus générale, la ville ne semble pas toujours très hospitalière, en particulier pour les plus pauvres : comment se déplacer sans moteurs sur de si grandes distances, alors que le service de bus est assez faible ?
Le plan de la ville est néanmoins très souple : il est tellement régulier qu'il serait très facile de mettre en place un service de bus rapides, ou un tramway. La largeurs des avenues le permet. Puis l'échelle interne des secteurs semble assez adapter au vélo.
Et puis, il y a d'autres réussites, qui ne sont pas forcément liées à la qualité du design, mais plus à la concentration de moyens en un lieu : plus haut IDH d'Inde, meilleurs taux d'alphabétisation, propreté... Les habitants de Chandigarh avec qui nous avons parlé, sans forcément connaître l'histoire de la ville, en sont très fiers !












Et puis il y a deux perles, deux pied-de-nez à l'Homme moderne voulu par Le Corbusier. Le premier, ce sont les tavernes de Chandigarh. Situé à l'arrière des magasins d'alcool, ce sont de petites salles collantes, éclairées au néon, enfumées et au plafond bas. Entassé autour de petites tables en plastique, le public exclusivement masculin fume et s'abreuve abondamment de mauvais whisky et de Kingfisher. Il s'agit de boire vite car les bars ferment à 23h ! Aux rires gras succèdent des disputes théatrales. En fond de salle, certain suivent un match de cricket sur une petite télé, rendue inaudible par le brouhaha ambiant. On est bien loin des principes hygiénique du Corbusier.
L'autre, encore plus réjouissant dans cette ville où tout est planifié, c'est le rock garden, jardin des pierres. Il fut commencé en secret par un inspecteur de chantiers de construction de route sur un terrain gouvernemental, au milieu du Capitol alors en construction. Pendant une dizaine d'année, sans que personne ne s'en aperçoive, il récupère des matériaux de chantiers inutilisés, des objets cassés, allant des prises électriques en céramique jusqu'à des rochers assez gros. Petit à petit, il construit un jardin merveilleux fait de foules de statuettes faites de bric et de broc, de passages secrets, de rivières imaginaires... Il est découvert à la fin des années soixante-dix. La ville réagit positivement en lui confiant cinquante ouvriers. Le parc change d'échelle ! Il prend la forme d'un paysage un peu lunaire et romantiquee, rappelant parfois Gaudi à Barcelone, recréant de fausses montagnes, de gigantesques rochers, des gorges profondes...

Ironiquement, c'est cette attraction ainsi que le lac qui sont mises en avant par l'office de tourisme local, dont le jeune réceptionniste ne connaissait même pas Le Corbusier !




1 commentaire:

  1. A ton retour tu n'oublieras pas de nous expliquer ou de nous tracer la fameuse "paraboloïde hyperbolique". Bon voyage toujours. Biz. Sophie

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