mardi 17 juin 2014

La logique aurait voulue que, de Manali, nous continuons notre périple vers Leh et le Laddakh !
Mais logique ne rime pas avec Inde, ni avec montagne d'ailleurs, et encore moins avec les deux...
La route de Manali à Leh, après avoir été ouverte quelques jours, est de nouveau fermée du fait de
l'enneigement. Nous voilà fait. Une option serait de retourner à Delhi pour prendre un avion, mais
cela ne nous plaît guère : l'idée est d'avancer, pas de reculer ! Nous décidons donc de contourner
l'obstacle et de passer par le Cachemire, dont les routes sont maintenues ouvertes par l'armée. Le
Pakistan et les tensions qui vont avec ne sont en effet jamais très loin.

Le voyage est en lui même une véritable épopée : un premier bus de nuit jusqu'à Daramshala, cité
refuge du Dalai Lama, puis un bus de jour jusqu'à Jammu, ville de plaine, fameuse pour ses
temples. L'idée était d'y passer une journée, mais la chaleur y est telle que nous n'y passons
finalement qu'une nuit et repartons le lendemain en taxi pour Shrinagar. A huit dans une voiture, la
chaleur monte rapidement, mais les heureusement, les montagnes ne sont pas loin. Le début de
l’ascension se fait en glissant sur une superbe autoroute, passant à travers monts et vallées. Puis une
petite route à flanc montagne, à grand coups de klaxons, d'appels de phares, d'intimidations. Les
lourds TATA Trucks (Tata, c'est la famille qui fabrique tout en Inde, du thé aux savons en passant
par la télé et ma machine à laver, et accessoirement les camions) surchargés se hissent lentement le
long des rampes, s'arrêtant quasiment à chaque virage, se qui ne manque pas d'énerver les
chauffards à l'arrière, tentant moultes manoeuvres le plus souvent inutiles et dangereuses.

Curieusement, notre chauffeur reste assez placide et est assez efficace, car connaissant bien le
langage propre à cette route. Nous réalisons après quelques kilomètres qu'il existe une sorte de
langue propre aux habitués de la route, faite de signes de la main, de divers rythmes d'appel de
phares permettant à celui qui est derrière de savoir quand doubler, même quand la visibilité est plus
que réduite. Le trajet se déroule donc tranquillement, sans trop grands frayeurs, dans un décors
dantesque. Nous apercevons parfois la future autoroute, déchiquetant les montagnes et survolant les
vallées : décidément, quand l'armée indienne s'en mêle, tout semble possible en Inde !







Après un long tunnel assez inquiétant et quelques formulaires d'entrée voués à moisir dans
l'administration indienne, nous débouchons dans la vallée du CACHEMIRE, peinture fantastique :
une belle lumière dorée éclairant une vaste plaine d'un vert tendre, encerclée de montagnes d'abord
recouvertes de forêts puis enneigés. Une légère brume flotte un peu au dessus de l'horizon. Dans
cette lumière du soir, les montagnes sont mauves, dorées. Puis tout à coup la pluie, de puissants
nuages gris. Mais toujours, au loin, le soleil couchant. Une ambiance de fin de monde !
Nous pensons être arriver à Shrinagar quand notre voiture se retrouve bloquée dans un monstrueux
bouchon, typiquement indien. A une intersection entre la quatre-voies sur laquelle nous roulons et
une petite route secondaire, la lenteur du feu tricolore créer un léger ralentissement. Considérant
qu'ils n'ont pas de temps à perdre avec ces bêtises, quelques automobilistes impatients commencent
à remonter la file par les voies en sens inverse. La même chose se produit de l'autre coté de
l'intersection. Au moment où le feu passe au vert, tout le monde réalise qu'il y a quatre files de
voitures en face à face, et que tout est bloqué. Commence alors de périlleuses manoeuvres,
ralentissant un peu plus le flot, ce qui ne manque pas d'énerver les chaffeurs à l'arrière, qui
s'engagent en masse sur la mauvaise voie et... Bref, un bordel inimaginable s'ensuit, nous bloquant
pour deux heures à quelques kilomètres de Shrinagar.


Nous partons à la recherche d'un hôtel dans le noir, appréciant déjà le spectacle : nous marchons sur
un petit ponton le long d'un lac, à l'opposé d'un lumineux et bruyant boulevard. Nous tentons
quelques guesthouse, un peu effrayé par les prix, jusqu'à ce qu'un sympathique propriétaire nous
explique le fonctionnement du tourisme local :encore une fois, tout marche par catégories. D'une
part, les touristes indiens, nombreux à cette période du fait des vacances scolaires et des chaleurs
torrides, souhaitent une chambre avec vue sur le lac, ou mieux, une chambre sur le lac. La spécialité
locale, c'est en effet le houseboat, littéralement la maison bateau. Une subtile invention anglaise en
réponse à une loi ancestrale fixée par le roi du Cachemire : la terre est une propriété collective. Cela
ne convient évidemment pas aux britishers, souhaitant poser leurs résidences d'été sur les solides
fondations de la propriété privée. Ils construisirent donc leurs villa sur l'eau du lac, que les aînés du
pauvre roi n'avait pas intégré à la loi... De ce fait, une large partie des berges du lac autour de
Shrinagar sont aujourd'hui couvertes d'hôtels flottants. Mais revenons aux touristes indiens. Comme
ils sont très nombreux et que les places autour du lac sont limitées, l'inévitable loi de l'offre et de la
demande a pour conséquence des prix très élevés. Notre charmant hôtelier sait que la plupart des
touristes occidentaux venant en Inde deviennent rapidement radins et nous donne le secret : il suffit
de faire un pas de coté. Il nous emmène un peu à l'écart du lac, toujours sur un petit ponton :
sommes nous sur l'eau ? Nous arrivons à une petite guesthouse avec un sympathique jardin et de
grandes chambres pour pas un sou : pourquoi aller ailleurs ?! Le proprio de ce petit paradis est
évidemment le frère du premier cité. Il a lui une version assez positive de la différence de prix :
Depuis la dernière guerre au Cachemire (1999) et l'étrange guerre civile qui l'a precede, peu de
touristes occidentaux s'y aventurent, alors que selon les mots de l'empereur Akoca, c'est le paradis sur
terre. Ils cherchent donc à attirer les occidentaux par de bas prix, tout en s'en mettant plein les
poches avec les indiens.

Peu à peu, nous réalisons que nous ne sommes évidemment pas la cible principale : les taxis, les
shikaras, ces charmants bateaux à ombrelle, les vendeurs d'écharpes et de souvenirs s'adressant en
premier lieu aux indiens. Les occidentaux, c'est pour le moment une sorte de bonus, avec qui il fait
bon parler un peu, se moquer des indiens et venter la beauté du Cachemire. D'une manière générale,
les Cachmiris sont très fiers, ce qui les rend très agréables. Evidemment, ce sont souvent les même
questions qui reviennent ''do you like Cachmire ?'' (et non pas ''India'') en premier lieu. Mais c'est
toujours d'une manière désintéressée et assez indépendante. Rarement nous avons eu à mettre un
terme à une conversation ennuyeuse et collante, à s'en aller pour éviter des photos trop
intempestives. Les gens ici semblent simplement curieux, sans que cela devienne gênant ou
embarrassant voir énervant comme souvent en Inde. Ils ont une certaine réserve, un calme plein de
gentillesse. La plupart nous demande pourquoi les touristes occidentaux evitent ils toujours le
Cachemire. Quand on pousse la conversation un peu plus loin, ils nous racontent leur méfiance des
indiens, leur volonté d'indépendance, et en même temps leur aspiration à la tranquillité et aux
affaires. Ils s'en vont simplement en lançant un ''enjoy your stay here !''.

Le nombre de soldats indiens est en conséquence. Officiellement chargée d'assurer la défense de la
frontière disputée avec le Pakistan (et dans une moindre mesure, avec la Chine, qui a pris un
morceau du Cachemire en 1962), elle ressemble plus à une armée d'occupation : à chaque coin de
rue, entrée de village, temple et mosquée, des soldats en arme sont visibles, retranchés derrière des
sacs de sable. La population est bien encadrée : il y aurait plus d'un million de soldats indiens au
Cachemire, soit autant que de Cachemiris! L'histoire est ancienne : lors de la partition entre l'Inde et
le Pakistan, le souverain du coin, un roi Hindu dans un royaume majoritairement musulman, décide
de se rallier provisoirement à l'Inde, obtenant de Nerhu un futur référendum d'autodétermination qui
n'arrivera jamais... d'où une succession de guerres avec le Pakistan et une rancoeur certaine des
habitants.



En sortant de notre chambre le lendemain, nous réalisons que nous sommes dans une sorte de
marais, entouré par des canaux. Nous essayons de nous balader un peu à pied, mais rien à faire,
cette partie de la ville est faite pour les bateaux. Après de nombreuses tentatives infructueuses
débouchant sur des culs-de-sac, nous décidons d'aller faire un tour dans la vieille ville et la Jama
Masjid, la mosquée du Vendredi, la plus grande et importante donc. Complêtement restaurée après
avoir en grand partie brûlée, cette dernière est étonnante : un mélange entre architecture moghol (le
Taj Mahal) et népalaise (des pakodes, ces toits successifs les uns au dessus des autres), entre pierre
et bois. Une grande cour carrée, enherbées et arborées, avec au centre une fontaine pour les
ablutions, entourée d'une large salle recouverte de tapis et aux immenses colonnes de bois, chaque
colonne étant constituée d'un tronc entier ! Les gens prient alternativement dedans ou dehors, au
milieu des gamins qui galopent ou d'autres qui parlent en prenant le soleil. On est ici loin du
rigorisme religieux. Un peu plus tard, nous verrons même un père et son fils jouer au cricket dans
un cimetière ! Nous assistons aussi à une étrange distribution de mouton. Une femme sur une
estrade, chargée d'un sceau contenant de menus morceaux de viande, donne ces morceaux à des
gens en contrebas, qu'ils mettent rapidement en sécurité dans leurs poches ou sacs. Certain se voient
refuser la viande, pour des raisons qui nous sommes incompréhensibles. Nous ne parvenons à
comprendre s'il s'agit d'un espèce de rituel de sacrifice, après lequel la viande possède quelques
vertus sacrées, ou simplement d'un acte charitables pour les pauvres. Les versions divergent selon
les gens.


Le reste de la vieille ville est tout aussi beau, mais en attente d'une sérieuse reprise en main. Partout,
de magnifiques maisons en bois et briques sculptées tombent en décrépitude, attendant leurs
sauveurs. Le tourisme peut-être, mais les indiens ne sont malheureusement pas franchement
intéressés par les villes historiques. Il y a pourtant de quoi faire : le long de la rivière, une série de
maisons et palais charmants, avec de nombreuses terrasses, les pieds dans l'eau. L'absence de
restaurants, d'hôtels, de touristes le nez en l'air est surprenante dans un tel cadre. Il y a quelque
chose qui manque ici !



Alors que la ville se charge de touristes (les tours organisés en Inde vont aussi du samedi au
samedi), nous décidons d'adopter une fois de plus la stratégie du pas de coté pour découvrir le lac.
Une partie de celui-ci est recouverte d'houseboats et de shikaras ? Il suffit d'aller là ou les premiers
sont interdits et où les seconds ne peuvent aller ! En effet, du fait de leurs toits et de l'exceptionnel
hauteur d'eau, ceux-ci sont condamnés par divers bas ponts à tourner indéfiniment dans un faible
périmètre. Nous louons donc deux petits bateaux plats et quatre rames, les chargeons d'une brosse à
dent et un sac de couchage et partons dans les marais. Après quelques difficultés à maintenir le cap,
le bateau partant toujours dans la mauvaise direction sous l’oeil amusé des locaux. Par un
inexplicable mouvement de poignet, ceux-ci parviennent au contraire à aller droit en ramant
toujours du même coté. Bon, après avoir fini dans divers types de berges, nous réussissons à
vaguement maintenir une direction. L'ouest du lac est un inextricable réseau de canaux plus ou
moins grands. Tout le monde ici se déplace en bateau, malgré les quelques tentatives de
construction de routes, tombant souvent à l'eau, au sens propre comme figuré. Comme partout en
Inde, les gens s'adaptent et vivent parfois sur pilotis, parfois sur remblais avec tout autour de leurs
maisons de beaux potagers à l'ombre de peupliers. Les nénuphars viennent compléter le tableau
impressionniste ! Nous émergeons dans un lac secondaire, et une petite baignade plus loin, trouvons
un improbable restaurant les pieds dans l'eau, Mac's Place. La bonne chère et la tranquillité absolue
nous plongent dans une espèce d'agréable léthargie. Nous repartons à la recherche d'un endroit ou
dormir, avec en sus de notre dîner une barquette de fraises alléchante. Au beau milieu du lac
principal se trouve une petite île déserte à l'exception de quatre arbres, dont elle tire son nom, et
d'un petit pavillon au charme oriental. Là, nous y savourons un énième fabuleux coucher de soleil,
s’empiffrant de mangues et autres douceurs indiennes, sous le regard moqueur, envieux, interrogatif
des touristes indiens qui vont et viennent en bateau. Puis la tranquillité absolue, le froid, les étoiles,
les muezzins autour du lac, les premières lueurs... les joies et difficultés d'une nuit à la fraîche !







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