vendredi 31 janvier 2014

Je suis allé voir et écouter Indiamore hier soir à Natrani. Indiamore, c'est un spectacle mêlant cinéma et musique, emmené par Christophe Chassol. Natrani, c'est l'académie de théatre d'Ahmedabad, lieu de rendez-vous d'une petite élite culturelle et créative, possédant un charmant théâtre à la romaine, à ciel ouvert donc, mais dont le fond de scène est fermé par un mur (en opposition au grec, ouvert sur le paysage), surplombé par un superbe arbre. Dans ce cadre apaisant, une grande toile blanche est tendue, devant laquelle sont posés un piano et une batterie. Les deux musiciens jouent en échange avec un film tourné en Inde. Parfois, le film semble influencer ce qu'ils jouent, parfois l'inverse. On y voit des rencontres avec des musiciens indiens, des enregistrements de musiques traditionnelles, des rythmes buccaux créés au hasard d'un trajet en taxi, une ligne de basse faite d'une série de klaxons dans une rue quelconque, un tempo calé sur les pas d'un groupe de danseuses... Là dessus, un mélange de funk à la Marcus Miller et de pop à la Phoenix. Impossible de résister !


D'un autre coté, j'ai regardé l'Inde fantôme, de Louis Malle, série de six films tournés en Inde dans les années 60. Une scène particulièrement belle m'a marquée : nous sommes plongés dans une école de danse, où l'on voit de jeunes filles s’entraîner inlassablement.


C'est filmé de manière très crue, presque neutre. La caméra cherche autant que possible à effacer sa présence, à l'inverse de la vidéo de Chassol, qui tente peut-être sur-esthétiser une danse qu'il l'est déjà suffisamment. En cela, Louis Malle est sans doute plus respectueux des mouvements, des pas, de la grâce certaine des danseuses. Mais à force de se vouloir passif, extérieur, spectateur, il en vient à mon avis à se couper presque totalement de cette autre culture qu'il ne comprend pas, ce qu'il affirme d'ailleurs assez directement : ''Regardez les bien : elles illustrent de façon saisissante l'impossibilité qu'il y a pour des étrangers de s'intégrer à la culture indienne. L'échec est particulièrement frappant ici, parce qu'il est physiquement perceptible, mais c'est la même chose dans tous les domaines''. Il crée un espèce de fossé infranchissable entre deux cultures, l'occidentale et l'indienne, inévitablement liées à la religion chrétienne d'un coté et hindou de l'autre, auxquelles il est impossible d'échapper et qui ne peuvent se comprendre. Nous serions donc condamner à apprécier l'esthétique du geste de loin.

Alors que Christophe Chassol, par son engagement, sa démarche active, parvient à entrer en dialogue avec ses danseuses. Il en capte une partie, des rythmes, des mouvements, des expressions, la joie des danseuses, leur énergie. Il accompagne, sublime, lui fait prendre une autre direction, moins austère que celle entrevue chez Louis Malle, plus récréative et plus accessible, un mélange de culture populaire et plus savante. Il nous montre en tous cas qu'une danse sans âge extrêmement codifiée et une musique contemporaine plus libre peuvent se rencontrer et jouer ensemble. Se rencontrer et se renforcer. Bigre, de grands mots !

Je me pose souvent cette question dans ma vie quotidienne en Inde : faut-il adopter un point de vue distant, passif, en retrait afin de ne pas trop perturber la vie locale. Ou faut-il s'engager pleinement, entreprendre, participer, au risque de parfois passer pour un néo-colonialiste donneur de leçons ? La première solution a l'avantage du confort : il s'agit simplement d'observer et de tenter de comprendre ce qui se passe autour de soi. La deuxième est plus compliquée car, pour ne pas être vu comme un envahisseur, il faut trouver un certain équilibre entre participation et modestie. L'avantage de venir dans un pays en tant qu'étudiant, c'est que l'université nous oblige plus ou moins à adopter la seconde solution. Il faut en permanence inter-réagir avec les autres, proposer, écouter, répondre. Ce qui n'empêche que les références culturelles, les manières de penser puissent être différentes (tout comme elles sont différentes d'un individu à l'autre, d'une religion à l'autre, d'un sexe à l'autre, d'une classe sociale à l'autre), mais la participation à une activité commune, la volonté d'atteindre un but précis permet un point de contact, une entente, un dialogue. Comme les danseuses indiennes et Christophe Chassol.


Pour ce billet, je remercie Amartya Sen pour sa vision optimiste du dialogue interculturel, et par conséquence Mathilde pour ses conseils de lecture (Argumentative India).
Et puis si vous voulez voir de belles images de l'Inde, les films de Louis Malle se regardent sans effort. J'y vois parfois des endroits où je suis passé, des choses qui semblent ne pas avoir changées en presque cinquante ans, et d'autres qui me sont pénibles tant je les trouve contraire à mon expérience.

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