Je suis allé voir et écouter
Indiamore hier soir à
Natrani. Indiamore, c'est un spectacle mêlant cinéma et musique,
emmené par Christophe Chassol. Natrani, c'est l'académie de théatre
d'Ahmedabad, lieu de rendez-vous d'une petite élite culturelle et
créative, possédant un charmant théâtre à la romaine, à ciel
ouvert donc, mais dont le fond de scène est fermé par un mur (en
opposition au grec, ouvert sur le paysage), surplombé par un superbe
arbre. Dans ce cadre apaisant, une grande toile blanche est tendue,
devant laquelle sont posés un piano et une batterie. Les deux
musiciens jouent en échange avec un film tourné en Inde. Parfois,
le film semble influencer ce qu'ils jouent, parfois l'inverse. On y
voit des rencontres avec des musiciens indiens, des enregistrements
de musiques traditionnelles, des rythmes buccaux créés au hasard
d'un trajet en taxi, une ligne de basse faite d'une série de klaxons
dans une rue quelconque, un tempo calé sur les pas d'un groupe de
danseuses... Là dessus, un mélange de funk à la Marcus Miller et
de pop à la Phoenix. Impossible de résister !
D'un autre coté, j'ai regardé l'Inde
fantôme, de Louis Malle, série de six films tournés en Inde
dans les années 60. Une scène particulièrement belle m'a marquée :
nous sommes plongés dans une école de danse, où l'on voit de
jeunes filles s’entraîner inlassablement.
C'est filmé de manière très crue,
presque neutre. La caméra cherche autant que possible à effacer sa
présence, à l'inverse de la vidéo de Chassol, qui tente peut-être
sur-esthétiser une danse qu'il l'est déjà suffisamment. En cela,
Louis Malle est sans doute plus respectueux des mouvements, des pas,
de la grâce certaine des danseuses. Mais à force de se vouloir
passif, extérieur, spectateur, il en vient à mon avis à se couper
presque totalement de cette autre culture qu'il ne comprend pas, ce
qu'il affirme d'ailleurs assez directement : ''Regardez les
bien : elles illustrent de façon saisissante l'impossibilité
qu'il y a pour des étrangers de s'intégrer à la culture indienne.
L'échec est particulièrement frappant ici, parce qu'il est
physiquement perceptible, mais c'est la même chose dans tous les
domaines''. Il crée un espèce de fossé infranchissable entre deux
cultures, l'occidentale et l'indienne, inévitablement liées à la
religion chrétienne d'un coté et hindou de l'autre, auxquelles il
est impossible d'échapper et qui ne peuvent se comprendre. Nous
serions donc condamner à apprécier l'esthétique du geste de loin.
Alors que Christophe Chassol, par son
engagement, sa démarche active, parvient à entrer en dialogue avec
ses danseuses. Il en capte une partie, des rythmes, des mouvements,
des expressions, la joie des danseuses, leur énergie. Il accompagne,
sublime, lui fait prendre une autre direction, moins austère que
celle entrevue chez Louis Malle, plus récréative et plus
accessible, un mélange de culture populaire et plus savante. Il nous
montre en tous cas qu'une danse sans âge extrêmement codifiée et
une musique contemporaine plus libre peuvent se rencontrer et jouer
ensemble. Se rencontrer et se renforcer. Bigre, de grands mots !
Je me pose souvent cette question dans
ma vie quotidienne en Inde : faut-il adopter un point de vue
distant, passif, en retrait afin de ne pas trop perturber la vie
locale. Ou faut-il s'engager pleinement, entreprendre, participer, au
risque de parfois passer pour un néo-colonialiste donneur de
leçons ? La première solution a l'avantage du confort :
il s'agit simplement d'observer et de tenter de comprendre ce qui se
passe autour de soi. La deuxième est plus compliquée car, pour ne
pas être vu comme un envahisseur, il faut trouver un certain
équilibre entre participation et modestie. L'avantage de venir dans
un pays en tant qu'étudiant, c'est que l'université nous oblige
plus ou moins à adopter la seconde solution. Il faut en permanence
inter-réagir avec les autres, proposer, écouter, répondre. Ce qui
n'empêche que les références culturelles, les manières de penser
puissent être différentes (tout comme elles sont différentes d'un
individu à l'autre, d'une religion à l'autre, d'un sexe à l'autre,
d'une classe sociale à l'autre), mais la participation à une
activité commune, la volonté d'atteindre un but précis permet un
point de contact, une entente, un dialogue. Comme les danseuses
indiennes et Christophe Chassol.
Pour ce billet, je remercie Amartya Sen
pour sa vision optimiste du dialogue interculturel, et par
conséquence Mathilde pour ses conseils de lecture (Argumentative
India).
Et puis si vous voulez voir de belles
images de l'Inde, les films de Louis Malle se regardent sans effort.
J'y vois parfois des endroits où je suis passé, des choses qui
semblent ne pas avoir changées en presque cinquante ans, et d'autres
qui me sont pénibles tant je les trouve contraire à mon expérience.
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