vendredi 3 janvier 2014

Ma principale motivation, en allant à Mumbai, fut de retrouver l'animation aussi bien diurne que nocturne d'une ville géante et hétérogène, les foules dans le métro ou dans la rue, l'excitation créée par le dynamisme, le mouvement perpétuel et un peu fou de la ville, l'anonymat aussi... avant de replonger dans le calme bruyant d'Ahmedabad. Le point d'orgue de cette stratégie étant bien entendu le nouvel an, comme un exutoire après des mois de prohibition.

Accompagné de mon acolyte de voyage, Jonatan, ainsi que de Lucas, Munichois étudiant lui aussi l'architecture à Zurich, je prépare donc mon retour à Ahmedabad. Quelques jours avant le changement d'année, nous tentons quelques repérages de bars et restaurants plus ou moins classes, à la recherche d'un hypothétique lieu underground, ou quelque peu alternatif. La démarche est quelque peu ridicule, du fait que notre principale source d'information est internet, et qu'à partir du moment où un lieu est repéré par un quelconque site, il devient visible de tous, et cesse donc d'être sous-terre (underground)... Confiant dans le caractère forcément subversif d'un artiste, nous tentons même d'interroger quelques étudiants des beaux-arts, mais notre visite aura eu plus d'intérêt sur un plan architectural (choucroute indo-victorienne) qu'informatif quand à notre quête. D'ailleurs, nous réalisons rapidement que les étudiants d'ici n'ont pas grand chose à voir avec le monde de la nuit, peut-être du fait des prix pratiqués dans les lieux stylés. Nous voilà donc bredouille, mais non déçus : notre recherche nous a en effet emmené dans des lieux où nous ne serions jamais allés autrement. La visite d'un bar dans une tour encore en construction (il y en a des centaines à Mumbai) nous a donné l'occasion, grâce à une sortie dérobée, d'admirer la ville de haut et de nuit.

Après réflexion, une nouvelle stratégie est donc adoptée : tous ces bars et restaurants à concept (rétro Londres dans un entrepôt désaffecté, l'inébranlable pub irelandais, le bar qui brasse sa propre bière, l'ambiance aérienne au sommet d'un gratte-ciel...) sont finalement très mainstream (entendez commercial, pour nouveaux riches), et nous nous rabattons donc sur les innombrables petits bars restaurants de la ville. Le jour dit, finement habillés, nous voilà donc assis à une table un peu grasse, autour de bouteilles de kingfisher. Nous y trouvons un fantastique Aloo Palak (épinards en sauce, à manger avec un pain plat), ainsi qu'une sauce aux noix tout aussi mémorable ! Un petit festin que nous nous offrons donc, mais rapidement, le doute et une certaine peut nous gagnent : allons nous passer toute notre soirée ici ? Dans ce bar populaire pas loin de Victoria Station, il n'y a que des hommes dans leurs quarantaines, un peu lourdauds. Et puis la Kingfisher, c'est quand même pas terrible. Nous voilà donc parti pour Grand Road, un peu plus au nord, pour tenter notre chance au Café Zoé, déjà tenté et approuvé quelques jours auparavant. Sauf que n'ayant ni réservation ni jeunes demoiselles nous accompagnant, nous ne parvenons à rentrer. Le videur reste insensible à nos raisonnements selon lesquels nous allons rencontrer des filles à l'intérieur. Je crois qu'il ne conçoit pas qu'une femme puisse venir autrement qu'en couple, et effectivement, à part quelques bande d'expats, nous ne croiserons aucun groupe exclusivement féminins.

Enfin, nous voilà sur le carreau, sans véritable plan. Hors le temps presse, il est déjà presque minuit ! En désespoir de cause, nous demandons conseil à un chauffeur de taxi. Il nous emmène, dans une agréable virée nocture, à une plage assez loin au nord, Juhu Beach (il n'est pas bête). Nous arrivons juste à temps pour minuit, l'endroit est bondé, quelques feux d'artifices et une grande clameur ! Des policiers sont dispersés un peu partout pour vérifier que personne ne boit (c'est interdit dans tous les espaces publics). Après une petite centaine de « which country ? Happy new year », nous nous lassons, et tombons sur le Bora Bora, un club style tropical un peu démodé, mais lui aussi bondé et servant de bon Gin Tonic. Comme d'habitude dans les lieux fréquentés par les milieux aisés, nous avons l'agréable sensation de l'anonymat. Éternels insatisfaits, nous quittons cependant l'endroit assez rapidement, car il est assez laid et la foule pas très réactive. Ce n'est pas la soirée endiablés que nous avions imaginé !

Nous repartons vers le sud, à Bandra, quartier des clubs et des bars de la fameuse jeunesse dorée. Sauf qu'il est déjà presque trop tard, les bars étant tenus de fermer aux alentours d'une heure trente. Accompagnés d'un couple Franco Vietnamien, nous tentons quelques entrées, mais nous sommes toujours interrompus par le flot de fêtards quittant les lieux. Dans une boite triple ambiance (une ambiance à chaque étage) un peu quelconque, nous rencontrons une bande de jeunes indiens à mon avis assez riches, qui nous emmènent dans un autre lieu autrement plus excitant : un club dans une espèce de maison hantée. Les prix au bar, la déco, les voitures qui attendent dehors, la tenue minimaliste des filles présentent et la musique stylée nous indiquent que nous avons atteint un autre niveau. On sent la richesse dans la manière de sortir négligemment sa cb pour payer au bar, dans les discussions aussi. Nos nouveaux amis s'empressent de nous dire qu'ils ont étudiés à Chicago, à Melbourne ou à Londres, un peu comme un commercial sort sa carte de visite. Une fois cela dit, ils font un usage extensif d'un vocabulaire cool assez comique : les mots fucking quelque chose, bro (pour brother, frère), dude, man... Au final, cela donne des phrases comme « hey dude, you've to know that Mumbai's nights are fucking amazing, man ! ». Nous nous amusons donc beaucoup, parlant avec cette énergie un peu stupide et cette chaleur des gens qui ont suffisamment bu.

Mais soudainement, les frigos du bar commencent à prendre feu ! Les gens ne semblent pas plus inquiet que cela, alors que nous courons dehors ! Finalement, le bar ferme. On se retrouve embarquer dans une voiture avec les types rencontrés précédemment. Tous sont plus ou moins bourrés ou shootés, mais pas de problèmes ! Un d'entre eux appelle son chauffeur, qui arrive étonnement vite et nous repartons en sens inverse, vers le nord. Nous roulons assez longtemps, sans que le paysage change vraiment : des tours et des immeubles à perte de vue. Nous finissons la soirée sur le toit de l'immeuble d'un de ces garçons, qui est aussi Dj à ses heures perdues. La vue autour est assez incroyable ! Doucement, la ville semble se réveiller, le trafic sur l'autoroute voisine augmente, les fenêtres s'allument. Il y a tellement de pollution qu'il est vain d'espérer voir un lever de soleil.

Nous prenons un taxi dans l'autre sens au lever du jour. Alors que nous sommes un peu fourbus de notre nuit, ne comprenant plus grand chose à ce qui se passe autour de nous, nous regardons, un peu surpris et incrédules, les gens vivent leurs vies comme si rien ne s'était passé le soir d'avant. Des maraîchers installent leurs étalages de fruits et légumes frais, des gens se pressent pour aller au travail ou s'arrêtent pour boire un tchai ou manger un morceau... Un beau décalage.

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