Ma principale motivation, en allant à
Mumbai, fut de retrouver l'animation aussi bien diurne que nocturne
d'une ville géante et hétérogène, les foules dans le métro ou
dans la rue, l'excitation créée par le dynamisme, le mouvement
perpétuel et un peu fou de la ville, l'anonymat aussi... avant de
replonger dans le calme bruyant d'Ahmedabad. Le point d'orgue de
cette stratégie étant bien entendu le nouvel an, comme un exutoire
après des mois de prohibition.
Accompagné de mon acolyte de voyage,
Jonatan, ainsi que de Lucas, Munichois étudiant lui aussi
l'architecture à Zurich, je prépare donc mon retour à Ahmedabad.
Quelques jours avant le changement d'année, nous tentons quelques
repérages de bars et restaurants plus ou moins classes, à la
recherche d'un hypothétique lieu underground, ou quelque peu
alternatif. La démarche est quelque peu ridicule, du fait que notre
principale source d'information est internet, et qu'à partir du
moment où un lieu est repéré par un quelconque site, il devient
visible de tous, et cesse donc d'être sous-terre (underground)...
Confiant dans le caractère forcément subversif d'un artiste, nous
tentons même d'interroger quelques étudiants des beaux-arts, mais
notre visite aura eu plus d'intérêt sur un plan architectural
(choucroute indo-victorienne) qu'informatif quand à notre quête.
D'ailleurs, nous réalisons rapidement que les étudiants d'ici n'ont
pas grand chose à voir avec le monde de la nuit, peut-être du fait
des prix pratiqués dans les lieux stylés. Nous voilà donc
bredouille, mais non déçus : notre recherche nous a en effet
emmené dans des lieux où nous ne serions jamais allés autrement.
La visite d'un bar dans une tour encore en construction (il y en a
des centaines à Mumbai) nous a donné l'occasion, grâce à une
sortie dérobée, d'admirer la ville de haut et de nuit.
Après réflexion, une nouvelle
stratégie est donc adoptée : tous ces bars et restaurants à
concept (rétro Londres dans un entrepôt désaffecté,
l'inébranlable pub irelandais, le bar qui brasse sa propre bière,
l'ambiance aérienne au sommet d'un gratte-ciel...) sont finalement
très mainstream (entendez commercial, pour nouveaux riches), et nous
nous rabattons donc sur les innombrables petits bars restaurants de
la ville. Le jour dit, finement habillés, nous voilà donc assis à
une table un peu grasse, autour de bouteilles de kingfisher. Nous y
trouvons un fantastique Aloo Palak (épinards en sauce, à manger
avec un pain plat), ainsi qu'une sauce aux noix tout aussi
mémorable ! Un petit festin que nous nous offrons donc, mais
rapidement, le doute et une certaine peut nous gagnent : allons
nous passer toute notre soirée ici ? Dans ce bar populaire pas
loin de Victoria Station, il n'y a que des hommes dans leurs
quarantaines, un peu lourdauds. Et puis la Kingfisher, c'est quand
même pas terrible. Nous voilà donc parti pour Grand Road, un peu
plus au nord, pour tenter notre chance au Café Zoé, déjà tenté
et approuvé quelques jours auparavant. Sauf que n'ayant ni
réservation ni jeunes demoiselles nous accompagnant, nous ne
parvenons à rentrer. Le videur reste insensible à nos raisonnements
selon lesquels nous allons rencontrer des filles à l'intérieur. Je
crois qu'il ne conçoit pas qu'une femme puisse venir autrement qu'en
couple, et effectivement, à part quelques bande d'expats, nous ne
croiserons aucun groupe exclusivement féminins.
Enfin, nous voilà sur le carreau, sans
véritable plan. Hors le temps presse, il est déjà presque minuit !
En désespoir de cause, nous demandons conseil à un chauffeur de
taxi. Il nous emmène, dans une agréable virée nocture, à une
plage assez loin au nord, Juhu Beach (il n'est pas bête). Nous
arrivons juste à temps pour minuit, l'endroit est bondé, quelques
feux d'artifices et une grande clameur ! Des policiers sont
dispersés un peu partout pour vérifier que personne ne boit (c'est
interdit dans tous les espaces publics). Après une petite centaine
de « which country ? Happy new year », nous nous
lassons, et tombons sur le Bora Bora, un club style tropical un peu
démodé, mais lui aussi bondé et servant de bon Gin Tonic. Comme
d'habitude dans les lieux fréquentés par les milieux aisés, nous
avons l'agréable sensation de l'anonymat. Éternels insatisfaits,
nous quittons cependant l'endroit assez rapidement, car il est assez
laid et la foule pas très réactive. Ce n'est pas la soirée
endiablés que nous avions imaginé !
Nous repartons vers le sud, à Bandra,
quartier des clubs et des bars de la fameuse jeunesse dorée. Sauf
qu'il est déjà presque trop tard, les bars étant tenus de fermer
aux alentours d'une heure trente. Accompagnés d'un couple Franco
Vietnamien, nous tentons quelques entrées, mais nous sommes toujours
interrompus par le flot de fêtards quittant les lieux. Dans une
boite triple ambiance (une ambiance à chaque étage) un peu
quelconque, nous rencontrons une bande de jeunes indiens à mon avis
assez riches, qui nous emmènent dans un autre lieu autrement plus
excitant : un club dans une espèce de maison hantée. Les prix
au bar, la déco, les voitures qui attendent dehors, la tenue
minimaliste des filles présentent et la musique stylée nous
indiquent que nous avons atteint un autre niveau. On sent la richesse
dans la manière de sortir négligemment sa cb pour payer au bar,
dans les discussions aussi. Nos nouveaux amis s'empressent de nous
dire qu'ils ont étudiés à Chicago, à Melbourne ou à Londres, un
peu comme un commercial sort sa carte de visite. Une fois cela dit,
ils font un usage extensif d'un vocabulaire cool assez comique :
les mots fucking quelque chose, bro (pour brother, frère), dude,
man... Au final, cela donne des phrases comme « hey dude,
you've to know that Mumbai's nights are fucking amazing, man ! ».
Nous nous amusons donc beaucoup, parlant avec cette énergie un peu
stupide et cette chaleur des gens qui ont suffisamment bu.
Mais soudainement, les frigos du bar
commencent à prendre feu ! Les gens ne semblent pas plus
inquiet que cela, alors que nous courons dehors ! Finalement, le
bar ferme. On se retrouve embarquer dans une voiture avec les types
rencontrés précédemment. Tous sont plus ou moins bourrés ou
shootés, mais pas de problèmes ! Un d'entre eux appelle son
chauffeur, qui arrive étonnement vite et nous repartons en sens
inverse, vers le nord. Nous roulons assez longtemps, sans que le
paysage change vraiment : des tours et des immeubles à perte de
vue. Nous finissons la soirée sur le toit de l'immeuble d'un de ces
garçons, qui est aussi Dj à ses heures perdues. La vue autour est
assez incroyable ! Doucement, la ville semble se réveiller, le
trafic sur l'autoroute voisine augmente, les fenêtres s'allument. Il
y a tellement de pollution qu'il est vain d'espérer voir un lever de
soleil.
Nous prenons un taxi dans l'autre sens
au lever du jour. Alors que nous sommes un peu fourbus de notre nuit,
ne comprenant plus grand chose à ce qui se passe autour de nous,
nous regardons, un peu surpris et incrédules, les gens vivent leurs
vies comme si rien ne s'était passé le soir d'avant. Des maraîchers
installent leurs étalages de fruits et légumes frais, des gens se
pressent pour aller au travail ou s'arrêtent pour boire un tchai ou
manger un morceau... Un beau décalage.
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