Un imbroglio de festivals changea, le
temps de quelques jours, la face d'Ahmedabad. Une fois encore, il est
assez difficile de définir ce dont il est question, les versions
changeant selon les personnes, leurs villes d'origine, familles,
religions, classes... Il semblerait que cette concentration de
festivals soit lié au passage symbolique des jours d'hiver à ceux
qui tendent à être estivaux, mais qui ne le sont pas encore tout à
fait. Cela selon le calendrier hindou. Mais il y aussi un festival
jain et un autre musulman qui se déroule au même moment et au même
endroit. Et puis en dehors du Gujarat, même les hindous fêtent
l’événement d'une autre manière, et puis même à l'intérieur
de celui-ci, ils le fêtent de différents manières selon le type
d'hindouisme qu'ils pratiquent, leurs anciennes castes... Il n'y a
donc qu'une seule chose de sure et certaine : les 14 et 15
janviers sont chaque année fériés en Inde. Devant tant de
diversité, ce qui suit est plus un récit plus ou moins
chronologique de ma propre expérience durant ces deux jours plutôt
qu'un constat objectif.
Cela faisait quelques jours qu'on le
sentait monter, ce festival. Uttrayan, ou le kite festival (festival
des cerf-volant -d'où vient ce mot?-) est sans doute le festival le
plus populaire des habitants d'Ahmedabad. Les préparatifs sont donc
en conséquence: jusqu'à tard dans la nuit, disséminés dans tous
les quartiers, de petits ateliers à même la rue fabriquent des
centaines de milliers de cerf-volants en bois et papiers colorés. A
coté, des kilomètres de ficelle sont enduites d'une pâte de verre,
le plus souvent rose, opération dont la raison est quelque peu
mesquine, nous le verrons plus tard. Tout le monde est à la tache,
les femmes et les enfants en fin d'après-midi, les hommes dans la
soirée. Peu à peu, les poudres colorantes utilisées se dispersent,
rendant les alentours des ateliers puissamment multicolores.
La première manifestation ne fut
cependant étrangement pas liée aux cerf-volants, mais simplement à
des danses assez dynamiques, une nouvelle fois en rond autour d'un
feu, au rythme de deux percussionnistes assez déchaînés. Il
s'agirait apparemment d'une tradition du Punjab, qui ont évidemment
une autre manière de fêter l'occasion. Le but semble ici de
désarticuler son corps au maximum au moyen de mouvements extrêmement
extensifs, rapides et saccadés. En position d'observateur,
l'ensemble recèle néanmoins d'une certaine cohérence et dégage
une réelle énergie. D'ailleurs, dès que je m'y essaie, me
démantibulant dans tous les sens, je sens bien que cela est ridicule
et qu'il manque quelque chose. J'ai donc opté pour un prudent
retrait. Les danses indiennes sont toujours assez belles et
impressionnantes à regarder, car on peut les lire à plusieurs
niveaux : celui du danseur, plus ou moins expérimenté, homme
ou femme. Puis une file de gens bougeant selon une succession de pas
commune. Et enfin l'ensemble, de grands cercles ondulant autour d'un
point central, accélérant ou ralentissant au gré des musiciens.
Le lendemain (le 14, donc) fut assez
surprenant. Nous sortons assez tard de notre appartement haut-perché
pour atterrir dans les larges avenues de la ville nouvelle. Sauf
qu'elles sont vides. Là où tout est normalement vrombissements,
klaxons, pollutions, embouteillages, il n'y a maintenant plus que
silence et désert. Presque émus, nous marchons au milieu de la
route en cherchant un rickshaw. Nous finissons par y arriver, et il
nous amène dans la vieille ville. Là, nous sommes quasiment pris de
vertiges. Le contraste avec la situation habituelle est encore plus
saisissant. Au lieu du chaos, du bruit effroyable, des étalages dans
tous les sens, de la foule, ne sont là que quelques passants. Pour
la première fois depuis mon arrivée ici, la vieille ville me donne
l'impression d'un lieu de promenade sympathique, avec des petites
rues sinueuses tout à fait charmantes, des terrasses
hospitalières... Non pas que la vieille ville soit d'ordinaire
infréquentable. Je la qualifierai d'intéressante, ce qui veut dire
que j'apprécie ses ambiances, son organisation en pols, espèces de
quartiers communautaires repliés sur eux-même, ses maisons à
l'architecture climatique remarquable. Mais elle n'est pas vraiment
aimable.
Nous apprécions donc cette
tranquillité, déambulant au hasard des rues, la tête en l'air,
espérant apercevoir un cerf-volant de passage dans la mince fente de
ciel bloquée entre deux hautes rangées de maisons. C'est ainsi que
nous croisons le regard d'une petite grand-mère sur un toit, qui
nous invite à monter avec sa famille. La maison est très étroite :
une pièce par étage. On commence par la cuisine, puis une
succession verticale de chambres, desservies par un escalier assez
raide (mais comment est elle montée?) pour finir sur la terrasse.
Quel choc ! La ville est à l'envers ! Au lieu d'être dans
les maisons, les habitants sont sur les maisons. Même les singes
semblent perdus. Un paysage assez bordélique de terrasses plus ou
moins comiques, de toitures alambiquées, le tout assez grisonnant,
et dessus les couleurs vives des habits des indiens, et plus haut
encore, traçant tranquillement leurs chemins dans le ciel, des
milliers de cerf-volants, à perte de vue ! Des sonos crachent
les tubes de l'année.
D'une toiture à l'autre, la bataille
fait rage : il s'agit de couper la ficelle des autres pilotes
(d'où la pâte de verre!). L'opération consiste à emmêler sa
ligne avec celle de son voisin plus ou moins lointain (les
cerf-volants volent parfois très haut et très loin), puis à la
secouer afin d'être le premier à sectionner celle de l'autre. C'est
un quitte ou double. Une fois l'opération menée à bien, toute les
gens présents sur la terrasse du vainqueur poussent de grands cris
gutturaux, exprimant leur fierté. Un autre opération, encore plus
valorisée, consiste à attraper au vol un cerf-volant plus gros que
le sien et le ramener sur sa terrasse. Mais l'action n'est guère
aisée : les cerf-volants n'ayant qu'une seule ficelle, il faut
être assez habile pour les piloter, et surtout très réactif. Il
faut en permanence regarder dans quel sens est le cerf-volant, et
tirer sur la ficelle quand son nez pointe dans la direction
souhaitée. Le réalisateur d'un tel mouvement est certain de rester
dans les annales. Par ailleurs, quelques règles sont implicitement
respectées, comme par exemple l'interdiction de nuire à ses voisins
directes. Il est même bien vu de les aider ou de les venger le cas
échéant.
L'après-midi suit son cours avec notre
famille d'adoption, les plus âgés se reposant sur un tapis à
l'ombre du parapet, les autre s'excitant sur leurs cerf-volants. Sans
oublier l'inévitable pause tchaï et biscuits. Tranquillement. Nous
décidons d'aller acheter des lanternes pour la nuit, et descendons
de notre perchoir tout enluminé pour se replonger dans les rues
sombres. Il y a toujours assez peu de monde, en bas.
Quelques achats
plus tard, nous remontons, cette fois sur un immeuble plus haut et
plus grand. Ambiance moins familiale, mais tout à fait chaleureuse.
Un coucher de soleil, puis la nuit qui tombe peu à peu. Les
cerf-volants disparaissent assez rapidement, pour laisser la place à
des milliers de lanternes, s'envolant lentement dans le ciel de plus
en plus noir. Le principe est rudimentaire : une petit bout de
plastique est attacher à une mini montgolfière de papier et allumé.
Quelques instants après, la lanterne s'envole. En sus, des feux
d'artifice pètent un peu partout, un peu dans tous les sens. Le ciel
n'est alors que lumière. C'est beau !
Nous mangeons à Manek chowk, petite
place toujours bondée recouverte de tables. Tellement recouverte
qu'il est difficile d'y circuler. On y commande ce qu'on veut, dans
n'importe quels restaurants. Le mystère, c'est qu'il n'y a à la fin
qu'une seule facture ! Comment font-ils pour s'y retrouver ?
En revenant, nous tombons sur un autre
festival, musulman celui-ci. Puissante musique, défilés sur camion
avec forces drapeaux, les gens ont l'air de bien s'amuser ici aussi.
La rue redevient alors le centre de la vie d'Ahmedabad, noire de
monde. Ouf !
Voila un article qui éclairera un peu plus votre lanterne quand aux effets indésirables, an anglais, ici
| rien à voir. |
Magiques, les photos des habitants sur leurs terrasses. Ainsi les cerf volants volent plus haut qu'à Dieppe... Quoique des falaises...
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