Au cœur de la totale nuit d'Ahmedabad,
manger est souvent l'unique possibilité pour celui qui veut prendre
un peu de bon temps. Ce sera donc manger pour oublier ! Car
s'amuser à Ahmedabad semble parfois relever de l'impossible, le
choix étant limité à quelques cinémas passant de sympathiques et
divertissants navets Bollywoodien ou Hollywoodien, quelques salles de
jeux squattées par des garçons excités, des clubs fermant à
minuit, sentant fort la sueur, et de trop rares festivals, seuls
événements qui animent réellement et positivement la ville. Enfin
un peu de folie ! En dehors de ces moment privilégiés, il faut
réussir à faire preuve d'imagination et de bonne volonté pour
s'échapper un peu de la lourdeur ambiante – la ville de Gandhi
n'est pas la plus tolérante qu'il soit à tous les styles de vie -.
L'un des meilleurs moyens pour faire un pied de nez au Mahatma tout
en restant dans la légalité est de s'organiser une petite orgie
carnivore. Les quelques rues musulmanes de la vieille ville sont
privilégiées pour se lancer dans un tel défi. Le reste de la
ville, à majorité hindou, est en effet plutôt végétarien. Ce qui
ne veut pas dire que tous les hindous soient végétariens, ce qui
est encore plus vrai chez les jeunes. Mais en général, la sortie
non-veg (en opposition à veg, végétarien) se fait en catimini,
entre amis mâles et surtout pas en famille. Ce qui fait que la
plupart des restaurants ou des vendeurs de rue sont des ''pure veg'',
ce qui veut dire qu'ils ne touchent absolument pas à la viande, ni
aux œufs (il pourrait y avoir une poule dans l’œuf!). Alors que
les non-veg se trouvent souvent dans de petites ruelles sombres, dans
des restaurants à l'atmosphère tamisés, retranchés derrière
d'épais rideaux. Un peu comme quelque chose d'un peu honteux que
l'on chercherait à cacher.
Donc nous nous rendons dans une de ces
rues, où l'odeur de graisse brûlée vous prend à la gorge. Le
jour, il y a ici des piles de cages de poules vivantes, et ça sent
plutôt la fiente. On peut y acheter un poulet vivant, ou mort. Le
soir, le volatile disparaît en brochettes et autres fines boulettes.
La rue devient alors une terrasse, faite de grandes tables en
plastique, bois ou inox, au milieu desquels émergent quelques
barbecues taillés dans des barils, des piscines d'huiles servant de
friteuses, des poêles carbonisées, et à coté, de gros hommes
suant à grosses gouttes. Tout est gras, huileux. On s'assied au ZK
Fry, ce qui ne manque pas d'attirer les regards. Parce que nous
sommes trois étrangers, mais aussi parce que nous sommes avec une
indienne, ce qui contraste encore plus avec la population
environnante. On se prend pour commencer un chicken tikka, poulet
enrobé d'épices et grillés. A pleines mains et pleines dents. On
enchaîne avec un poulet fri au citron, qui regorge aussi bien
d'huile que de goût. Puis un mouton aux oignons, légèrement sucré.
Pour finir sur un classique chicken Masala, en sauce lui.
Ca se mange à toute allure : les
gens parlent peu pendant les repas ; ils dévorent, paient, puis
semblent fuir leurs tables. Nous avons une théorie sur la question :
la nourriture étant le plus souvent partagée par les différents
convives, tout comme l'addition, l'idée est de manger le plus
rapidement possible, engloutissant un pourcentage maximal des
différents plats présentés. Cela va donc très vite. Les premières
fois, les épices brûlent les lèvres, la langue, la bouche est en
feu. Il faut boire force eau pour pouvoir aller de l'avant. Puis on
s'habitue, ce qui permet de gagner en efficacité ! Mais aussi
de mieux apprécier les saveurs, d'être plus subtile dans son
jugement qu'un simple ''fichtre, c'est épicé !''. D'apprendre
à reconnaître les différents goûts, les odeurs, les manières de
cuisiner. D'ailleurs, la plupart de nos conversations portent alors
sur ce que nous sommes entrain de manger. Nous nous encanaillons des
quantités de viande que nous sommes capable d'ingurgiter, sans autre
accompagnement qu'un peu de pain. Nous rions de notre propre
férocité, de nos mains et bouches grasses, de nos machouillements
disgracieux.
Nous voilà donc gras et repus,
satisfaits de ce mauvais coup fait au régime frugivore de notre cher
Gandhi, ainsi qu'à toutes les graisses brûlées et saturées que
notre pauvre corps va devoir éliminer. Nous pouvons enfin relever la
tête, parler un peu, reprendre notre souffle beaucoup, avant de nous
faire expulser par les clients suivants. Nous payons le sourire aux
lèvres. Une promenade digestive s'impose, et nous partons explorer
le dédale d'étroites ruelles de la vieille ville. Étrangement,
sans qu'il n'ait aucune réglementation, la ville devient le soir
presque entièrement piétonne. Un peu partout sont allumés de
petits feux, autour desquels se rassemblent quelques amis ou
inconnus. Nous tombons sur une petite place où une partie de Carrom
se joue. Un peu plus loin, quelques femmes lavent la vaisselle du
soir, accroupies devant leurs maisons. Des enfants courent un peu
partout avec pour incroyable terrain de jeu une ville où rien n'est
fermé ni vraiment interdit. Comme souvent en Inde, l'histoire se
finit avec un petit tchai trouvé au détour d'une rue, qui attire
comme un aimant tous les désœuvrés du soir. C'est ici que les gens
parlent.
je te poste par mail un article à ce propos...
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Elise