samedi 25 janvier 2014

Au cœur de la totale nuit d'Ahmedabad, manger est souvent l'unique possibilité pour celui qui veut prendre un peu de bon temps. Ce sera donc manger pour oublier ! Car s'amuser à Ahmedabad semble parfois relever de l'impossible, le choix étant limité à quelques cinémas passant de sympathiques et divertissants navets Bollywoodien ou Hollywoodien, quelques salles de jeux squattées par des garçons excités, des clubs fermant à minuit, sentant fort la sueur, et de trop rares festivals, seuls événements qui animent réellement et positivement la ville. Enfin un peu de folie ! En dehors de ces moment privilégiés, il faut réussir à faire preuve d'imagination et de bonne volonté pour s'échapper un peu de la lourdeur ambiante – la ville de Gandhi n'est pas la plus tolérante qu'il soit à tous les styles de vie -. L'un des meilleurs moyens pour faire un pied de nez au Mahatma tout en restant dans la légalité est de s'organiser une petite orgie carnivore. Les quelques rues musulmanes de la vieille ville sont privilégiées pour se lancer dans un tel défi. Le reste de la ville, à majorité hindou, est en effet plutôt végétarien. Ce qui ne veut pas dire que tous les hindous soient végétariens, ce qui est encore plus vrai chez les jeunes. Mais en général, la sortie non-veg (en opposition à veg, végétarien) se fait en catimini, entre amis mâles et surtout pas en famille. Ce qui fait que la plupart des restaurants ou des vendeurs de rue sont des ''pure veg'', ce qui veut dire qu'ils ne touchent absolument pas à la viande, ni aux œufs (il pourrait y avoir une poule dans l’œuf!). Alors que les non-veg se trouvent souvent dans de petites ruelles sombres, dans des restaurants à l'atmosphère tamisés, retranchés derrière d'épais rideaux. Un peu comme quelque chose d'un peu honteux que l'on chercherait à cacher.



Donc nous nous rendons dans une de ces rues, où l'odeur de graisse brûlée vous prend à la gorge. Le jour, il y a ici des piles de cages de poules vivantes, et ça sent plutôt la fiente. On peut y acheter un poulet vivant, ou mort. Le soir, le volatile disparaît en brochettes et autres fines boulettes. La rue devient alors une terrasse, faite de grandes tables en plastique, bois ou inox, au milieu desquels émergent quelques barbecues taillés dans des barils, des piscines d'huiles servant de friteuses, des poêles carbonisées, et à coté, de gros hommes suant à grosses gouttes. Tout est gras, huileux. On s'assied au ZK Fry, ce qui ne manque pas d'attirer les regards. Parce que nous sommes trois étrangers, mais aussi parce que nous sommes avec une indienne, ce qui contraste encore plus avec la population environnante. On se prend pour commencer un chicken tikka, poulet enrobé d'épices et grillés. A pleines mains et pleines dents. On enchaîne avec un poulet fri au citron, qui regorge aussi bien d'huile que de goût. Puis un mouton aux oignons, légèrement sucré. Pour finir sur un classique chicken Masala, en sauce lui.



Ca se mange à toute allure : les gens parlent peu pendant les repas ; ils dévorent, paient, puis semblent fuir leurs tables. Nous avons une théorie sur la question : la nourriture étant le plus souvent partagée par les différents convives, tout comme l'addition, l'idée est de manger le plus rapidement possible, engloutissant un pourcentage maximal des différents plats présentés. Cela va donc très vite. Les premières fois, les épices brûlent les lèvres, la langue, la bouche est en feu. Il faut boire force eau pour pouvoir aller de l'avant. Puis on s'habitue, ce qui permet de gagner en efficacité ! Mais aussi de mieux apprécier les saveurs, d'être plus subtile dans son jugement qu'un simple ''fichtre, c'est épicé !''. D'apprendre à reconnaître les différents goûts, les odeurs, les manières de cuisiner. D'ailleurs, la plupart de nos conversations portent alors sur ce que nous sommes entrain de manger. Nous nous encanaillons des quantités de viande que nous sommes capable d'ingurgiter, sans autre accompagnement qu'un peu de pain. Nous rions de notre propre férocité, de nos mains et bouches grasses, de nos machouillements disgracieux.

Nous voilà donc gras et repus, satisfaits de ce mauvais coup fait au régime frugivore de notre cher Gandhi, ainsi qu'à toutes les graisses brûlées et saturées que notre pauvre corps va devoir éliminer. Nous pouvons enfin relever la tête, parler un peu, reprendre notre souffle beaucoup, avant de nous faire expulser par les clients suivants. Nous payons le sourire aux lèvres. Une promenade digestive s'impose, et nous partons explorer le dédale d'étroites ruelles de la vieille ville. Étrangement, sans qu'il n'ait aucune réglementation, la ville devient le soir presque entièrement piétonne. Un peu partout sont allumés de petits feux, autour desquels se rassemblent quelques amis ou inconnus. Nous tombons sur une petite place où une partie de Carrom se joue. Un peu plus loin, quelques femmes lavent la vaisselle du soir, accroupies devant leurs maisons. Des enfants courent un peu partout avec pour incroyable terrain de jeu une ville où rien n'est fermé ni vraiment interdit. Comme souvent en Inde, l'histoire se finit avec un petit tchai trouvé au détour d'une rue, qui attire comme un aimant tous les désœuvrés du soir. C'est ici que les gens parlent. 




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