La montée à Kodaikanal est prometteuse: une série de lacets s'élevant à flanc de montagne, à la limite du précipice. De la plaine jusqu'au sommet, il y a pas moins de 1700m de dénivelé d'un seul jet, et on apprécie d'être venu avec un bus du Tamil Nadu, doté de fenêtres, plutôt que ceux plus primitifs du Kerala.
Mais comme à Munnar, l'arrivée est quelque peu décevante: l'ancienne résidence d'été britannique est un peu laide, comme beaucoup de petites villes indiennes, sans pour autant être impressionnantes comme peuvent l'être les grandes villes. Il y a néanmoins ici quelque chose d'intéressant à observe, qui relativise ce que je viens d'écrire: le tourisme local. Ces stations de montagne du sud de l'Inde sont en effet assez prisées par la bourgeoisie des grandes villes indiennes, comme Chennai ou Bangalore. On y retrouve donc quelques marqueurs assez incongrus, alors que l'on est au milieu de nul part: de grands hotels aux noms connus, des chaines de restaurant, des magasins griffés, des concessionnaires prestigieux, et puis aussi des tours à cheval autour d'un petit lac.
Un peu déçus, nous nous dirigeons paradoxalement vers un subway, pourtant en partie à l'origine de notre déception, mais qui sera finalement notre chance! Nous y rencontrons en effet quatre australiens à l'anglais chantant, arborant fièrement shorts, tongues et marcels alors qu'il ne fait pas très chaud. Ils nous indiquent un village un peu plus loin et un peu plus haut, apparament bien plus tranquille, faisant face à un paysage incroyable. Mais il n'est inscrit dans aucun guide, et nous sommes donc quelque peu dubitatifs: se pourrait-il que le Routard ou Lonely Planet passent à coté d'un tel bijoux?
Nous avions torts, et nous trouvons rapidement une petite maison accroché à flanc de montagne, en apesanteur au dessus de la plaine que nous avons quitté le matin même. Le paysage change en permanence, selon que l'on soit au dessus, au dessous dans les nuages, le matin, le soir ou la nuit. Nous assistons notamment à un levée de lune assez fabuleux: une grosse boule orange vif, s'élevant au dessus des noirs nuages, en contre jour. Incroyables couleurs! Puis la lune monte doucement, dorée d'abord, puis bleutée froide, éclairant puissamment le matelas de nuages à nos pieds. C'est dramatique à souhait!
Le village en lui même est assez étrange. Il est dans cette phase de transition, entre lieux anonyme et village touristique. Un premier restaurant a ouvert une semaine avant notre arrivée, alors que quelques chambres sont en constructions. Mais l'ensemble donne encore cette sensation d'improvisation, un peu bordélique mais sympathique. Il n'y a pas encore de professionnels du tourisme, et ceux sont les habitants qui se débrouillent pour accueillir les voyageurs. Selon la légende locale, le lieu fut découvert par des juifs, qui y habitent toujours, pour ensuite être redécouvert par des touristes israéliens. On y parle donc autant hébreux qu'anglais. Le résultat, c'est un espèce de village new age, divisé en deux: d'un coté les habitants, profitant de l'aubaine, sans pour autant perdre la tête. De l'autre, des voyageurs d'un peu partout, restant plus ou moins longtemps, assez jeunes. Tout le monde va et vient les uns chez les autres et les guitares ne sont jamais loin. L'art de la zénitude y est cultivé avec soin, yoga et méditation à l'appui.
Tout cela est un peu cliché, mais gentiment sympathique et un peu inhibant. Et puis on y a rencontré quelques très belles personnes, comme ce couple de cuisiniers anglo-australiens, qui apprend (conjugaison?) Son métier en voyageant et en travaillant un peu partout, et inventeurs de jeux de sociétés à leurs heures perdues. Mais je ne peux m'empêcher de sourire ironiquement, et peut-être cyniquement, lorsqu'on me parle de karma ou d'une connection divine champignonesque. Les discours sur la grands spiritualité supposée des indiens me paraîssent simplistes et ennuyeux, tant ils sont loin de la très grande hétérogénéité que j'ai pu observer dans ma vie quotidienne à Ahmedabad. Nous sommes d'ailleurs vite lassés de cet entre-soi et, à notre propre étonnement, heureux de retourner dans une ville à l'indienne, où tout semble plus compliqué, plus bordélique, contradictoire et finalement très humain, dans le sens où il n'y a aucun plan préétablis, aucune régulation, et donc tout le monde peut s'y exprimer d'une manière ou une autre, ou simplement être visible. Même quelqu'un ou quelque chose que l'on a pas envie de voir!