mardi 27 mai 2014

Arriver au népal par la route est une expérience à part entière pour un européen : le mot frontière prend ici tout son sens ! Nous voilà donc à Sonauli, ou Belahiya, selon le coté de la démarcation où l'on se trouve, villes frontière poussiéreuses. Le bus du coté indien nous lâche à l'entrée de la ville, puis il faut marcher jusqu'à la frontière. L'atmosphère est assez irréelle : des centaines de personnes plus ou moins chargées avancent à grand pas dans une même direction, dans une rue qui semble s'être échappée d'un mauvais western. Les lodges (hôtel) un peu minables, les petites échoppes un peu crasseuses et les exchange office s'alignent bordéliquement, surmontés d'une multitude de panneaux ventant les prix bas, les taux de change, la climatisation ou la télé. Après une première pause et quelques tampons du coté indien dans bureau de douane qui ressemble plus à un bar louche qu'à un bâtiment officiel, nous sommes bloqués par une foule compacte et chargée de nombreux bagages. De nombreux camions attendent aussi. Sans trop savoir ce qu'il faut faire, nous fendons la foule, faisant confiance aux locaux qui nous font signe d'avancer d'un geste de la main. On finit par arriver à une barrière, la véritable frontière, qui se lève magiquement à notre vue. La situation est surréaliste. Nous sommes dans un no man's land, entre l'Inde et le Népal, et de chaque coté, tassés derrière des barrières rouges et blanches patientent des milliers de personnes, attendant l'ouverture officielle. Nous avançons vers trois officiers Népalais nous demandons nos prénoms et nos passeports. Avec la police, on ne sait jamais si les questions sont de la curiosité pure, ou si elles font parti du boulot. Ils nous indiquent vaguement un poste de douane un peu plus loin, dans une petite maison. L'atmosphère y est très détendue : après les officiels indiens, toujours très procéduriers, aimant beaucoup les tampons et les formulaires en quintuple exemplaires, il règne ici un relâchement reposant. On a même le droit à un ''welcome to Nepal'' au moment de recevoir son visa, et on est presque surpris de pouvoir passer la frontière sans autre complication. 

De ce coté ci, la même route poussiéreuse, et les même constructions bancales. Mais les visages sont différents, les yeux s'allongent, la peau est plus jaune, moins cuivrée. Les habits sont plus modernes. Nous trouvons rapidement un bus de nuit pour nous emmener à Kathmandu, à 250km environ, ou 10h de route. En attendant le départ, nous nous asseyons dans un petit restaurant en bord de route. Nous gouttons avec plaisir les momos (raviolis) et tukpas (soupe de nouille), ravis de la nouveauté après un an de palak paneer et autre masala dosa.

Nous traversons les banlieues de Kathmandu au petit matin : de petites collines recouvertes de nouvelles constructions en brique ou béton, semblant avoir été semées anarchiquement. En fond de paysage, atténuée par le nuage de pollution, les montagnes. Le bus nous débarque assez loin du centre. Un jovial chauffeur de taxi nous emmène à Thamel, le quartier pour touriste. En chemin, je suis surpris par l'apparente modernité des gens. Les écolières, par exemple, porte alternativement des pantalons ou des jupes, au lieu de l'inévitable blouse indienne. Et puis beaucoup de femmes marchent seules, prennent un tchai ou même fument à la vue de tous... Inimaginable quelques heures auparavant ! De même, alors qu'en Inde, il est possible de reconnaître le statut social d'une personne par ses habits, la mode est ici beaucoup plus indifférenciée : difficile de faire la différence entre le Jean T-shirt baskets d'un jeune de bonne famille et celui d'un employé d'hôtel.

Thamel est un quartier ridicule: une dizaine de rues difficilement accessibles formant une sorte d'île au milieu de Kathmandu. Quatre types d'entreprises se partagent ses rues : le magasin d'équipements de montagne, où il est difficile de trier le vrai des imitations. La boutique de souvenirs, avec des shawls prétendument en cachemire et pashmina, et puis aussi beaucoup des bibelots indiens. Les lodges et roof top restaurants (terrasse sur le toit), dont la carte va des momos au burger en passant par l'espresso bien tassé. Et enfin les agences de voyage, proposant aussi des treks et des aventures natures. Souvent, un même business rassemblent les quatre fonctions. Tout cela avec des publicités, annonces pancartes et panneaux dans tous les sens. De l'autre coté, les touristes peuvent eux être décomposés en deux publics bien distincts, qui parfois se retrouvent : d'une part, le marcheur chevronné, utilisant Kathmandu comme base pour s'attaquer aux himalayas. Il porte de grosses chaussures, des vêtements beiges insalissables à fermeture éclair, une gourde toujours à portée de main et deux bâtons de marche accrochés au sac à dos ultra-léger. D'autre part, des babas plus ou moins âgés, quelques Jimi Hendrix un peu défraîchi passant de rooftop en rooftop. 

Le résultat, c'est une ambiance assez bon enfant, assez douce, parfois un peu décadente : le soir surtout, seuls les bars restent ouverts tardivement, déversant dans la rue un flot de musiques occidentales ou néo-ethnique, les touristes passent d'un bar à l'autre sans forcément marcher en ligne droite, recréant étrangement l'ambiance des ghettos de bar européens. Et puis c'est là que je m'interroge sur l'intérêt de parcourir tout ce chemin pour retrouver la même chose qu'à la maison, une petite touche d'exotisme en plus. 








Nous entreprenons donc une randonnée, espérant un peu échapper aux pâtes carbonara. Kathmandu étant entouré de montagnes, choisissons de tourner autour de la ville, à une distance raisonnable des terminus de bus, mais déjà bien dans la campagne. Un petit guide et une carte nous fournissent un itinéraire assez précis. Par ailleurs, la plupart des sentiers sont balisés. Mais c'est notre corps qui nous trahira ! La première journée est assez intense, avec un bon dénivelé et sept ou huit heures de marche. Nous montons le long d'une vallée, au milieu d'un fantastique paysage de cultures en terrasse, panachant habilement maïs et cannabis. Puis nous nous retrouvons dans une jungle assez dense, qui nous amène à un très beau sentier tout en escaliers, menant jusqu'à un petit monastère en haut du Shivapuri Peak. La végétation y est si luxuriante que la vue tant attendue n'est point au rendez-vous. Néanmoins, en suivant la crête menant jusqu'à Chisapanni, plusieurs fenêtres nous offrent de beaux panoramas sur des montagnes enneigées, un peu perdus dans la brume. Chisapanni est un village situé sur un promontoir à flanc de vallée. La vue est grandiose ! Plusieurs petites guesthouses se partagent les randonneurs de passage. La plupart des marcheurs viennent en tour organisé, avec des sherpas portant leurs bagages. On les voit partir le matin, chacun chargés de deux gros sacs (si c'est porté, on va pas se gêner!) qu'ils maintiennent sur leurs dos au moyen d'une sangle qui passent sous les sacs et sur leurs fronts. Puis les français partent à leur tour, en braillant. Je n'ai jamais beaucoup aimé rencontrer des compatriotes lors de mes voyages. J'apprécie de ne pas trop comprendre ce qui se dit autour de moi, de pouvoir parler et surtout écouter uniquement qu'en j'en ai envie !

Nous repartons le lendemain plein de courbatures. Le yoga n'est pas une très bonne préparation pour la randonnée. D'autre part, nos pieds souffrent de leurs enfermements dans de grosses chaussures de montagne, alors qu'ils étaient au grand air pendant toute l'année. Rapidement, nous multiplions les pauses pour mettre des pansements là où ça fait mal, puis du sparadrap pour que le pansement reste à sa place... Le paysage est toujours très beau, et pour ne pas le gâcher par des considérations corporelles, nous décidons de nous arrêter un peu avant notre but. Un autre village, kauke, au croisement de deux vallées. Nous trouvons une petite guesthouse qui ne doit recevoir que quelques invités par ans. Au coucher de soleil, le paysage ressemble à une estampe japonaise : les montagnes les plus proches deviennent mauves, les plus lointaines se perdent dans la brume. Le diner est local : un bouillon avec pour unique légume un genre de blètes (comment ça s'écrit?), puis des momos farcis avec le dit légume. Nous le retrouverons le lendemain avec plaisir dans notre omelette du petit déjeuner !







Nous rejoignons le lendemain Nagarcot, petite station de montagne à une heure de marche. Des hôtels plus ou moins luxueux se construisent un peu partout, et nous sommes content de nous être arrêter un peu avant. Sentant notre piètre condition corporelle, nous nous mettons à la rechercher de la station de bus. D'ici, les bus vont à B
arakpur. Sans le savoir, nous venons de prendre une très bonne décision ! Après une bonne heure de lacets, nous retombons dans les vaste collines qui entoure Kathmandu. Sans aucun plan défini, voulant faire un tour dans le centre ville de Barakpur, nous tombons sur une petite cabine barrant l'entrée d'une jolie rue. A coté, un gros panneau annonce qu'il s'agit de la limite du centre historique, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Bigre, quelle chance ! Le système de financement est intéressant : au lieu d'acheter un ticket pour tels ou tels monuments, les étrangers doivent ici payer uniquement à l'entrée de la ville, comme une sorte de péage. L'intérieur de la cité reste ainsi fluide, tout est accessible librement.

La visite de la ville commence par un constat étrange :elle semble être majoritairement habitée par des paysans. La moisson est en cour, et sur toutes les places, le blé est battu, le grain trié, la paille montée au grenier. Les très nombreuses poules se partagent les restes, donnant à la ville l'aspect d'une basse cour. 

Et puis à coté de cela, cette cité a des qualités urbaines et architecturales qui n'ont rien a envier à Florence : tout un réseau de petites rues s'ouvrant sur des places plus ou moins grandes, ornées de bassins et de petit temples précieux. Toute la ville est construite en une très belle brique appareillée avec des joints très minces , auxquelles se mêlent une structure en bois finement ciselées. Les sols sont faits de briques en chevrons.

L'endroit le plus extraordinaire est le Durbar square. Il doit son existence à l'ancien statut de capital de la ville. On trouve désormais son équivalent récent à Kathmandu. Une grande place donc, cernée d'un coté par l'ancien palais royal et de l'autre un long portique en bois. Au milieu, tel un décors de théatre plusieurs temples, plateformes, portes. Le soir venu, toute la ville semble s'y rassembler, s'asseyant le temps d'une discussion ou d'une sieste en haut des gradins des temples, sous les colonnades ou sur une terrasse donnant sur la place. 

Pour la première fois depuis un an, nous avons l'agréable impression d'être dans un bel espace public, confortable et animé au lieu d'être assourdissant, repoussant ou livré aux voitures. Nous restons tranquillement à bouquiner, dessiner ou somnoler dans la belle lumière du soir, appréciant ce petit avant goût d'Europe. 

Une ville où il fait bon vivre, où le tourisme reste mesuré et n'écrase pas les habitants et leurs habitudes : la vie suit son cours. Et puis on peut faire des généralités quand elles sont positives : les népalais sont doux, ouverts et gais, sans être collants, lourds et procéduriers comme peuvent parfois l'être leurs voisins indiens (oups!). Ils gardent un certain détachement, une fierté qui les rendent sympathiques. La société paraît ici nettement moins pesante, violente, tendue qu'en Inde. Souplesse est de mon point de vue le mot qui définit le mieux le Népal.









mercredi 21 mai 2014

Dans le guide du routard, il est écrit qu'on ne peut rester indifférent à Varanasi : le touriste de passage peut être au choix envoûte ou dégoûté par l'atmosphère de ferveur qui y règne.
Pour moi, ce ne fut ni l'un ni l'autre. J'en garde l'impression d'une très belle carte postale, les ghats le long de la rivière, grands escaliers monumentaux les pieds dans l'eau, surmontés de fastueux palais, quand au petit matin ou le soir venu, s’asseoir sur les marches et regarder l'agitation devient une activité à part entière. Et puis à l'arrière, une vieille ville sympathique, lassis de ruelles incompréhensible livré aux vaches.



En réfléchissant et en prenant un peu de recul, cette ville est pourtant assez extrême : les rues sont franchement sales, on croise des processions funèbres à tous les coins de rue, les morts sont brûlés à ciel ouvert, piégés dans de grands bûchers juste à coté du Gange, là où se lavent beaucoup des habitants de la vieille ville. Lors d'un petit tour en bateau, nous avons vu un bébé mort flotter sur la rivière, les nouveaux-nés comme les sadhus n'étant pas incinérés.

Je ne sais pas si c'est le fait d'avoir vécu ici pendant un certain temps, mais tout cela ne m'a pas paru incroyable ou invraisemblable. Il est peut-être temps de partir ! En fait, j'ai senti une bien plus grande animation dans les parties les plus modernes de la ville. Autour des ghats, la principale occupation des habitants consiste à tenter d'happer le touriste pour un tour en bateau ou une bière sur une terrasse. Dans la ville nouvelle, au contraire, ils étaient uniquement concentrés sur les éléctions , qui devaient avoir lieu le lendemain. Modi, le candidat du BJP, parti nationaliste hindou, est venu le jour précédent notre arrivée. Ce qui fait que tout le monde était très excité : un peu partout, les slogans fusent, les militants s'affichent, des tracts volent. Des policiers armés sont postés un peu partout. Alors que le voté n'a pas encore commencé, les supporte de Modi, fanatisés par sa visité triomphante, braillent déjà leur victoire (qui est désormais bien réelle!). Nous sommes sollicités pour des photos... Nous nous retranchons derrière une neutralité prudente. La politique en Inde est affaire de sentiments (et d'argent), et une simple discussion peut dégénérer assez facilement. Et puis de toutes façons, sur quoi débattre sérieusement, puisqu'aucun candidat n'a de programme ? Les slogans lapidaires font ici office d'engagements.

Nous retournons finalement à la tranquillité relative des ghats. Je regarde avec jalousie les indiens se baigner dans l'eau que j'imagine fraîche, puis sa couleur verdâtre fait passer l'envie. La fin d'après-midi est le moment le plus esthétique : comme souvent en Inde, il y règne une certaine forme de douceur, la lumière devient moins pesantes, la chaleur moins accablante, et la vie renaît : des promeneurs, des baigneurs, des touristes, des joueurs de cricket, des pujah ici et là, des pêcheurs, des blanchisseurs, des parties de carte, la baignade des vaches, tout est mélangé dans un prodigieux bazar !





mercredi 14 mai 2014

Je ne sais pas comment commencer cet article à propos de Calcutta sans trop verser dans le cliché. Car cette ville est pour moi un résumé d'Inde en version extrême. Malgré une année passée à Ahmedabad et plusieurs autres cités visitées, je suis ici sidéré par l'intensité de la vie urbaine. Quelque soi le quartier visité, l'agitation est franchement impressionnante. Autour de BBD Bagh, la cité administrative aux gigantesques bâtiments d'inspiration Victorienne, flamande ou italienne un peu décrépis se presse une foule de fonctionnaires grisonnant, portant cet espèce d'uniforme qui n'en est pas un, avec un pantalon et une chemise d'une même couleur taupe. Vers une heure, tous descendent de leurs bureaux pour se retrouver dans une multitude de petits restaurants à même la rue, s'asseyant sur une bordure de trottoir, une moto, une chaise en plastique ou entre deux ambassadors, la voiture étatique.

Un peu plus au nord, autour de Barabazar, l'atmosphère est plus populaire : un lassis de petites ruelles bordées de magasins remplis jusqu'au plafond, au détour desquels on tombe sur un temple Jain, une synagogue, une église portugaise, un autre arménienne et une mosquée. Il y a ici une telle concentration de marchandises, de passants, de vendeurs, de fidèles, de motos et d'habitants qu'il n'est pas rare que le piéton soit pris dans un bouchon, duquel il faut réussir à s'extirper par une voie de traverse. C'est en tous cas un joli chaos.



Toujours au nord, autour de la maison de Rabindranath Tagore, on trouve de sympathiques rues tirées au cordeau, toute parallèles, qui font un peu penser à une petite ville du sud. Quelques arbres ici et là, un antique tramway (en réalité une espèce de boite de conserve sur roues), des murs aux couleurs ocres qui s'émiettent. Partout, d'ancien palais en délabrement, désormais occupé par tout un monde de petits entrepôts, ateliers et d'échoppes. Et puis il y a cette rue assez irréelle où sont fabriquées à partir de terre et de paille les statues des temples, églises, synagogues, sans distinction. 





Plus au sud, autour d'Alipur, on trouve les burning ghat locaux, qui s'ouvrent sur une petite rivière assez crasseuse où sont jetées les cendres une fois les corps brûlés. Les cortège funèbres se succèdent, pas franchement tristes ou lourds, mais plutôt frémissant : chacun cherche à s'approcher du corps, à le toucher, à le porter une dernière fois.

C'est sans doute à Howrah Bridge que l'animation est la plus folle. Longtemps unique passage au dessus de la Hooghly River, le fantastique pont de métal semble prêt à craquer, tant il est en permanence saturé. Il y a bien un nouveau pont un peu plus loin, mais celui-ci est payant. La plupart des bus, taxis, rickshaws, pousse pousse, vendeurs ambulants, vélos et piétons continuent donc d'emprunter l'ancien, qui devient ainsi un fabuleux ballet, tous cherchant à se faufiler et à aller au plus vite. Ca fume, ca klaxonne, ca pétarade !



Au pied du pont, il y a d'un coté la gare, forcément grouillante, et de l'autre, le marché aux fleurs. On y trouve, dans un dédale de ruelles et au milieux des hangars branlants, des montagnes de fleurs et des guirlandes de végétaux, principalement dédiées aux différents cultes. L'atmosphère est humide, les odeurs fortes et chaudes des fleurs se mèlent aux senteurs plus fraîches des végétaux. Des porteurs cours dans tous les sens, bousculant tout sur leur passage, le visage caché par l'énorme sac de fleur qu'ils portent sur la tête. Les ventes se font en gros le matin, à même les camions, à coup de grands cris, puis une foule de petites mains préparent des tresses, des couronnes, de guirlandes pour les revendre dans une multitude de magasins.




Et pourtant, il règne aussi ici une certaine forme de douceur. La ville n'est pas agressive comme peut l'être Ahmedabad et on s'y balade volontiers à pieds, à l'image des habitants qui marchent eux aussi beaucoup. Le soir, les immenses pelouses de Maidan, sorte de central Park au milieu de Calcutta, se transforment en terrain de jeux géants, où des balles de cricket fusent de tous les cotés, des familles pique niquent, des cavaliers passent pas peu fiers de leurs allures.
Un peu plus loin, autour du Victoria Memorial, incongru palais de marbre d'un néoclassicisme assez réussi, de jeunes couples déambulent autour des bassins dans une atmosphère tout à fait romantique. Les ferrys, petits bateaux qui sillonnent la Hooglhy river dans tous les sens, sont eux aussi très attachants. Longeant les rives, se chargeant puis se vidant au gré des stations, ils permettent d'apprécier toute la vie qui s'installe au bord de l'eau : les lessiveuses du matin, baigneurs du soir, un puja de temps à autre autour d'un temple qui a les pieds dans l'eau, les marchandises qui passent de très gros bateaux à de minuscule barques, et puis tous les promeneurs, les flaneurs, ceux qui font la sieste ou jouent au cricket. Il suffit de s’asseoir et de regarder.






Au final, ce qui fut frappant pour moi dans cette ville, c'est l'impression d'arrêt du temps. Contrairement à Delhi, ou Mumbai, où la croissance prend la forme de tours, de métros luxueux, de berlines allemandes et de bars branchés, je n'ai pas trouvé cela ici. En fait, je suis assez étonné par le peu de différence entre ce que je vois aujourd'hui et la vision proposé par Louis Malle dans le film Calcutta à la fin des années soixante. La ressemblance est particulièrement frappante sur le Howrah Bridge. Au delà du cadre, je retrouve les même taxis jaunes, les même bus défraichis, les vendeurs ambulants, les rickshaws courant pieds nus sous une chaleur accablante. Ailleurs, des défilés un peu tristes du puissant parti communiste, des restaurants succulents dans de grandes salles aux peintures sans âge, beaucoup d'écoliers, les même tasses jetables en argile et surtout un nombre incroyable de petits métiers qui occupent les rues de Calcutta: porteur, cireur, vendeur, tailleur, réparateur, barbier, tchai wallah, petits restaurants de rue... Voilà comment survivent une bonne partie des habitants, dormant souvent là où se trouvait leur lieu de travail quelques instants auparavant. Traversant cette foule d'anonyme, j'ai la sensation d'être dans une description de Sea of Poppies, roman d'Amitav Ghosh prenant place au 19ème siècle. Je me sens presque un peu honteux d'aimer Calcutta.


vendredi 9 mai 2014

Il n'est possible d'aimer voyager en Inde que pour une personne prenant un certain plaisir à rester assis pendant de longues heures dans un bus, un train ou à attendre désespérément dans une gare ou un aéroport. Voulant me rendre à Calcutta depuis Agra en avion, ce trajet n'aura duré qu'une longue et éprouvante journée.
La journée commença mal, par le départ précipité de l'hôtel consécutif à une alarme inaudible. J'arrive à la gare une heure après le départ de mon train. Et trouver un autre train en Inde n'est pas une partie de plaisir : ils portent en effet des noms tel que Taj Express, Karnataka Express, avec la ville d'origine et la ville d'arrivée pour seules informations. On a ainsi seulement une vague idée de l'orientation du parcours et il est ainsi impossible à l'intérieur d'une gare de savoir quelles villes sont effectivement desservies. Quand à savoir à quelle heure le train nous amènera à destination...

Courant donc dans tous les sens avec mon sac, je demande donc à tout le monde quels trains vont à New Delhi station, si ce sont des express ou des tortillards, passant d'un quai à l'autre. Il faut de plus tenir compte des retards, assez extensifs. Finalement, une employée des chemins de fer indiens m'indique un train. Au moment d'y monter, heureusement, des gens m'arrêtent en me prévenant que ce train prend heures pour se rendre à New Delhi (à 200km). Ils me montrent un autre train, prêt à partir, qui serait un superfast train. Voilà qui tombe bien !

J'arrive à la gare de New Delhi une heure et demi avant le départ de mon avion. A partir de là, tout est plus facile. Je descends dans le métro de Delhi, bondé, pour accéder à un espèce d’Orly-val local, totalement vide et complètement neuf. Alors que quelques minutes auparavant, j'étais dans l'univers crasseux, moite, bruyant, grouillant des gares et trains indiens, me voilà désormais dans une station vaste, climatisée, brillante de ses marbres et verres, terriblement silencieuse. L'accueil est policé et efficace. Il y a même des panneaux d''information indiquant les prochains départs. Il n'y a pas d'escalier, que des escalators. Le train automatique (siemens, pour les connoisseurs) nous attend en bas, et part sans un bruit au son d'un doux avertissement. Tout est blanc, brillant, neuf, silencieux. Une voie annonce en anglais et hindi les stations, et donnent quelques conseils quand aux stations où il convient de descendre pour se rendre à tel ou tel endroit. Le train est à moitié vide, et personne ne parle.

L'aéroport de Delhi est lui aussi flambant neuf, et vraiment gigantesque. Il est vide. Comme tous les aéroports, il est blanc et gris, lisse, a des formes obliques et dynamique et est bordé de grandes façades de verre. On sait exactement où on doit aller. De la salle d'attente, on voit les avions, et il y a une moquette aux motifs vaguement indiens au sol. L'aéroport de Calcutta est lui aussi neuf et vide.

Pendant toute cette plongée dans ce monde moderne, j'ai l'impression étrange d'être déjà entrain de quitter l'Inde. Ici, pas de place pour l'adaptation ou l'interprétation. Le bricolage et la débrouille, principales activités indiennes, laissent ici la place à la planification et à la codification. L'inattendu au contrôlé. Les odeurs fortes, les couleurs, la poussière, les klaxons à un univers aseptisé.

La parenthèse fut heureusement brève. Dès la porte de l'aéroport de Calcutta franchit, la moiteur ambiante, le désordre des taxis, les voitures dans tous les sens me ramènent à l'Inde que je connais! Ouf !

samedi 3 mai 2014

En arrivant à Agra, ville assez poussiéreuse, je fus vite pris par l'envie de repartir. J'ai alors la sensation désagréable de ne pas avoir quitter Ahmedabad. Mais l'impression n'est que de courte durée : à peine sorti de la gare, le chaos qui règne est définitivement le signe d'une petite ville indienne, et non d'une grande métropole, étrangement plus organisées. Il y a tellement de rickshaws attendant les nombreux passagers du train de nuit que personne n'arrive finalement à bouger. Parvenant à me faufiler au milieu de la cohue, je finis par trouver un rickshaw un peu à l'écart. N'y tenant plus, je lui demande de m'amener au Idgah bus stand – le Taj Mahal attendra!-

Les stations de bus indiennes sont des lieux assez intéressants : situés en bordure de ville, fait d'une grande étendue de sable, avec quelque préaux en béton décrépi et des murs à pisse, elles sont pour l'étranger (ou toute personne qui n'est pas du coin) totalement incompréhensibles. Les bus semblent s'arrêter dans tous les sens, le panneau d'information est un concept inconnu, et les informations délivrés par l'information centre (un type seul derrière un bureau) sont souvent lapidaires et tout aussi peu éclairantes. Le mieux, c'est donc de trouver quelqu'un qui va au même endroit que soi, et d'attendre à coté de lui. 

Me voilà donc à Fathepur Sikri, petite bourgade à une heure de route d'Agra, mais aussi ancienne capitale d'Akbar, illustre empereur moghol. Vivait ici un vieux sage, qui aurait aidé Akbar et une de ses femmes à avoir un premier fils. L'empereur, convaincu par cet heureux présage, décida d'élever sa nouvelle capitale sur le rocher du vieil homme. 

Je trouve une charmante guesthouse de l'autre coté du palais. Accrochée à flanc de colline, elle s'ouvre sur une vaste plaine cultivée, brulée par le soleil. Quelques arbres ici et là marquent les limite des champs. Un tracteur passe. Quelques enfants jouent au cricket. Des femmes ramassent du bois sec. Enfin le silence et la paix !




La mosquée semble démesurée au regard de la petitesse de la ville actuelle. On y accède par un emmarchement géant et très raide, prenant sa source dans la poussière et les bouses du bourg contemporain, et amenant à une gigantesque porte de grès rouge et de marbre blanc. On pénètre alors dans une vaste cour, entouré d'une colonnade, avec au fond la salle de prière. Tout cela en grès rouge, excepté le tombeau du sage local, qui est vêtu d'un marbre blanc immaculé. Et puis un peu partout, il y a ces incrustations de pierres blanches ou colorées, qui dessinent des motifs sur les murs ou au sol, ou des messages en Urdu.








Comme l'accès est gratuit (la mosquée est toujours utilisée), il y a des enfants un peu partout, ainsi que de nombreux vendeurs de souvenirs. Si la rhétorique de ces derniers est déjà bien connue, j'ai été assez surpris par la capacité d'enfants de dix douze ans à me tchatcher comme des attrape-touristes chevronnés. Me prenant parfois par les sentiments (''I'm a student, je suis un étudiant, ou mieux, me voyant dessiner ''I'm also an artist, come to see my work, je suis aussi un artiste, viens voir mon travail, qui s'avère être une échoppe de bibelots, parfois par la menace (''I will follow you until you hire me, je vais te suivre jusqu'à ce que tu m'engages'', parfois par le mensonge (''you can't go in there without a guide'', tu ne peux pas aller là sans guide). Constatant leurs échecs à déclencher autre chose que mon rire, il finissent le plus souvent par des demandes plus en adéquation avec leur âge, comme ''ice-cream ice-cream'', ''school pen school pen'' ou ''chocolate chocolate''.

Je visite l'incroyable palais absolument seul. Comme je pense être l'unique touriste à dormir sur place, je me lève de bon matin et profite d'une agréable brise fraîche. La lumière est dorée, donnant aux murs de grès rouge un éclat supplémentaire. Les ombres sont mauves, froides. Je traverse le palais en long et en large, impressionné et émerveillé par les jeux de niveau du sol, les cours immenses sans qu'elles soient écrasantes, les jardins superbes, frais, les pavillons plus ou moins farfelus, les vues sur les paysages alentours, et une étonnante poétique autour de l'eau : partout, de petits bassins, des rigoles saignant les grandes surfaces dallées, des gargouilles, des dégueloirs le long des murs, de petites cascades taillées pour que l'eau mousse et bruisse, ou plus simplement des traces d'écoulement. Un appel à revenir pendant la mousson !







Nouvelles chaussures pour un nouveau voyage ! Un renouvellement de mes chapals s'imposait au vu de l'état de l'ancienne paire. Ce fut l'objet d'une dernière expédition épique dans la vieille ville : Un rickshaw de l'ouest d'Ahmedabad m'amena tout d'abord un peu après la rivière. Puis je fis le tour des chauffeurs de la vieille ville en leur montrant mes vieilles chapals usées, sans forme, se trainant lamentablement sur le sol, produisant un son las et fatigué. ''New, new... Same, same'' ! Réponse du rickshaw driver : ''Come, come'' ! Après un stand vendant des tongues en plastique à bas coût, un magasin vendant les même en un peu plus dorées et beaucoup plus chères, un chauffeur sympathique me trouve finalement une petite échoppe dans un coin de rue qui vend ce que je recherche. En les enfilant, je redécouvre le plaisir de porter une chaussure entière, qui tient bien au pied, et non une épave. Ainsi bien chaussé, me voilà prêt à repartir !



Je ne suis pas fâché de quitter Ahmedabad. C'est une ville dans laquelle j'ai aimé la vie quotidienne : l'université, le yoga, la bicyclette, manger dans la rue, se balader de jour ou de nuit, habiter un bel appartement... Ce sont les éléments d'une vie assez saine et paisible. J'apprécie ce coté simple, un peu ascétique, mais c'est aussi un peu l'origine de ma joie de partir : la vie ici manque d’événements, d'inattendu, d'irrégulier. Après l’excitation de la découverte, qui ne disparaît jamais complètement, viennent de longues périodes qui ne sont pas de l'ennui, mais plus simplement des habitudes. Evidemment, elles peuvent paraître un peu pales après les impressions extrêmes que l'on a en arrivant.

Le voyage en Inde, ce serait l'opposé : à part quelques longs trajets en train, il n'y a rien besoin de réserver. Et encore, ceux-ci sont tellement peu chers et si facilement remboursables qu'il est tentant d'en prendre plus que nécessaire pour ne se fermer aucune options. Tout ce décide au jour le jour, en ayant une vague idée de la direction générale du voyage. Mais on sait jamais exactement quel sera le programme du lendemain, où est ce que l'on va dormir, manger, ce qu'on aura le temps de faire ou de ne pas faire, qui on va rencontrer. Il y a une forme d'imprévisibilité, de relâchement aussi qui font que je me sens plus accessible, ouvert, à l'écoute, moins passif à ce qui se passe autour de moi.

Je quitte Ahmedabad en train AC2. Le top du top ! La classe sleeper a beau être joyeuse et stimulante, quand il fait 45°, l'appel de la climatisation est trop fort. Le voyage est donc nettement moins drôle qu'à l'accoutumée. Je redécouvre cependant avec plaisir qu'un train peut-être silencieux, propre et doux. Il y a ici beaucoup de familles complêtes, comme dans les autres classes, qui ressemblent ici à celles qu'on voit dans les pubs : deux enfants (une fille et un garçon) tout à fait mignons sans être trop sages. La mère habillée simplement (on est loin des saris), mais tout de même assez élégante et colorée, et qui a dans son sac à main des lingettes et des snacks. Le père, plus sobre, un peu gris, mais avec un gros portable et une grosse montre. La grand-mère porte toujours un sari et a des bijoux un peu partout, et donne des douceurs aux enfants. Le grand-père avec un non-style un peu équivalent à celui du père, quoique plus ample et tendant plus au blanc qu'au gris. Ici, pas de musique sur portable, pas de ''Tchai coffe tchai tchai tchai coffee tchai tchai coffee'' ou ''Samossa, sameeusssa, samosssa'' toutes les quinze secondes, pas d'enfant qui pleurent (ils jouent sur le gros portable du papa). Enfin, personne ne m'a demandé mon nom au cours des quinze heures de trajet. Tout au plus m'a t-on proposé quelques dates. Même si j'ai apprécié cette indifférence pendant le voyage, je suis après coup un peu vexé et déçu : en classe sleeper, j'aurai sans doute partagé un repas avec une famille, trois personnes seraient devenues mes amis sur facebook, et j'aurai pu admirer le paysage. En AC, il y a en effet tellement de condensation au fenêtre qu'on ne voit qu'un épais brouillard blanc en lieu et place de la campagne indienne.