Arriver au népal par la route est une
expérience à part entière pour un européen : le mot
frontière prend ici tout son sens ! Nous voilà donc à
Sonauli, ou Belahiya, selon le coté de la démarcation où l'on se
trouve, villes frontière poussiéreuses. Le bus du coté indien nous
lâche à l'entrée de la ville, puis il faut marcher jusqu'à la
frontière. L'atmosphère est assez irréelle : des centaines de
personnes plus ou moins chargées avancent à grand pas dans une même
direction, dans une rue qui semble s'être échappée d'un mauvais
western. Les lodges (hôtel) un peu minables, les petites échoppes
un peu crasseuses et les exchange office s'alignent bordéliquement,
surmontés d'une multitude de panneaux ventant les prix bas, les taux
de change, la climatisation ou la télé. Après une première pause
et quelques tampons du coté indien dans bureau de douane qui
ressemble plus à un bar louche qu'à un bâtiment officiel, nous
sommes bloqués par une foule compacte et chargée de nombreux
bagages. De nombreux camions attendent aussi. Sans trop savoir ce
qu'il faut faire, nous fendons la foule, faisant confiance aux locaux
qui nous font signe d'avancer d'un geste de la main. On finit par
arriver à une barrière, la véritable frontière, qui se lève
magiquement à notre vue. La situation est surréaliste. Nous sommes
dans un no man's land, entre l'Inde et le Népal, et de chaque coté,
tassés derrière des barrières rouges et blanches patientent des
milliers de personnes, attendant l'ouverture officielle. Nous
avançons vers trois officiers Népalais nous demandons nos prénoms
et nos passeports. Avec la police, on ne sait jamais si les questions
sont de la curiosité pure, ou si elles font parti du boulot. Ils
nous indiquent vaguement un poste de douane un peu plus loin, dans
une petite maison. L'atmosphère y est très détendue : après
les officiels indiens, toujours très procéduriers, aimant beaucoup
les tampons et les formulaires en quintuple exemplaires, il règne
ici un relâchement reposant. On a même le droit à un ''welcome to
Nepal'' au moment de recevoir son visa, et on est presque surpris de
pouvoir passer la frontière sans autre complication.
De ce coté ci, la même route
poussiéreuse, et les même constructions bancales. Mais les visages
sont différents, les yeux s'allongent, la peau est plus jaune, moins
cuivrée. Les habits sont plus modernes. Nous trouvons rapidement un
bus de nuit pour nous emmener à Kathmandu, à 250km environ, ou 10h
de route. En attendant le départ, nous nous asseyons dans un petit
restaurant en bord de route. Nous gouttons avec plaisir les momos
(raviolis) et tukpas (soupe de nouille), ravis de la nouveauté après
un an de palak paneer et autre masala dosa.
Nous traversons les banlieues de
Kathmandu au petit matin : de petites collines recouvertes de
nouvelles constructions en brique ou béton, semblant avoir été
semées anarchiquement. En fond de paysage, atténuée par le nuage
de pollution, les montagnes. Le bus nous débarque assez loin du
centre. Un jovial chauffeur de taxi nous emmène à Thamel, le
quartier pour touriste. En chemin, je suis surpris par l'apparente
modernité des gens. Les écolières, par exemple, porte
alternativement des pantalons ou des jupes, au lieu de l'inévitable
blouse indienne. Et puis beaucoup de femmes marchent seules, prennent
un tchai ou même fument à la vue de tous... Inimaginable quelques
heures auparavant ! De même, alors qu'en Inde, il est possible
de reconnaître le statut social d'une personne par ses habits, la
mode est ici beaucoup plus indifférenciée : difficile de faire
la différence entre le Jean T-shirt baskets d'un jeune de bonne
famille et celui d'un employé d'hôtel.
Thamel est un quartier ridicule: une
dizaine de rues difficilement accessibles formant une sorte d'île au
milieu de Kathmandu. Quatre types d'entreprises se partagent ses
rues : le magasin d'équipements de montagne, où il est
difficile de trier le vrai des imitations. La boutique de souvenirs,
avec des shawls prétendument en cachemire et pashmina, et puis aussi
beaucoup des bibelots indiens. Les lodges et roof top restaurants
(terrasse sur le toit), dont la carte va des momos au burger en
passant par l'espresso bien tassé. Et enfin les agences de voyage,
proposant aussi des treks et des aventures natures. Souvent, un même
business rassemblent les quatre fonctions. Tout cela avec des
publicités, annonces pancartes et panneaux dans tous les sens. De
l'autre coté, les touristes peuvent eux être décomposés en deux
publics bien distincts, qui parfois se retrouvent : d'une part,
le marcheur chevronné, utilisant Kathmandu comme base pour
s'attaquer aux himalayas. Il porte de grosses chaussures, des
vêtements beiges insalissables à fermeture éclair, une gourde
toujours à portée de main et deux bâtons de marche accrochés au
sac à dos ultra-léger. D'autre part, des babas plus ou moins âgés,
quelques Jimi Hendrix un peu défraîchi passant de rooftop en
rooftop.
Le résultat, c'est une ambiance assez
bon enfant, assez douce, parfois un peu décadente : le soir
surtout, seuls les bars restent ouverts tardivement, déversant dans
la rue un flot de musiques occidentales ou néo-ethnique, les
touristes passent d'un bar à l'autre sans forcément marcher en
ligne droite, recréant étrangement l'ambiance des ghettos de bar
européens. Et puis c'est là que je m'interroge sur l'intérêt de
parcourir tout ce chemin pour retrouver la même chose qu'à la
maison, une petite touche d'exotisme en plus.
Nous entreprenons donc une randonnée,
espérant un peu échapper aux pâtes carbonara. Kathmandu étant
entouré de montagnes, choisissons de tourner autour de la ville, à
une distance raisonnable des terminus de bus, mais déjà bien dans
la campagne. Un petit guide et une carte nous fournissent un
itinéraire assez précis. Par ailleurs, la plupart des sentiers sont
balisés. Mais c'est notre corps qui nous trahira ! La première
journée est assez intense, avec un bon dénivelé et sept ou huit
heures de marche. Nous montons le long d'une vallée, au milieu d'un
fantastique paysage de cultures en terrasse, panachant habilement
maïs et cannabis. Puis nous nous retrouvons dans une jungle assez
dense, qui nous amène à un très beau sentier tout en escaliers,
menant jusqu'à un petit monastère en haut du Shivapuri Peak. La
végétation y est si luxuriante que la vue tant attendue n'est point
au rendez-vous. Néanmoins, en suivant la crête menant jusqu'à
Chisapanni, plusieurs fenêtres nous offrent de beaux panoramas sur
des montagnes enneigées, un peu perdus dans la brume. Chisapanni est
un village situé sur un promontoir à flanc de vallée. La vue est
grandiose ! Plusieurs petites guesthouses se partagent les
randonneurs de passage. La plupart des marcheurs viennent en tour
organisé, avec des sherpas portant leurs bagages. On les voit partir
le matin, chacun chargés de deux gros sacs (si c'est porté, on va
pas se gêner!) qu'ils maintiennent sur leurs dos au moyen d'une
sangle qui passent sous les sacs et sur leurs fronts. Puis les
français partent à leur tour, en braillant. Je n'ai jamais beaucoup
aimé rencontrer des compatriotes lors de mes voyages. J'apprécie de
ne pas trop comprendre ce qui se dit autour de moi, de pouvoir parler
et surtout écouter uniquement qu'en j'en ai envie !
Nous repartons le lendemain plein de
courbatures. Le yoga n'est pas une très bonne préparation pour la
randonnée. D'autre part, nos pieds souffrent de leurs enfermements
dans de grosses chaussures de montagne, alors qu'ils étaient au
grand air pendant toute l'année. Rapidement, nous multiplions les
pauses pour mettre des pansements là où ça fait mal, puis du
sparadrap pour que le pansement reste à sa place... Le paysage est
toujours très beau, et pour ne pas le gâcher par des considérations
corporelles, nous décidons de nous arrêter un peu avant notre but.
Un autre village, kauke, au croisement de deux vallées. Nous
trouvons une petite guesthouse qui ne doit recevoir que quelques
invités par ans. Au coucher de soleil, le paysage ressemble à une
estampe japonaise : les montagnes les plus proches deviennent
mauves, les plus lointaines se perdent dans la brume. Le diner est
local : un bouillon avec pour unique légume un genre de blètes
(comment ça s'écrit?), puis des momos farcis avec le dit légume.
Nous le retrouverons le lendemain avec plaisir dans notre omelette du
petit déjeuner !
Nous rejoignons le lendemain Nagarcot,
petite station de montagne à une heure de marche. Des hôtels plus
ou moins luxueux se construisent un peu partout, et nous sommes
content de nous être arrêter un peu avant. Sentant notre piètre
condition corporelle, nous nous mettons à la rechercher de la
station de bus. D'ici, les bus vont à B
arakpur. Sans le savoir, nous venons de prendre une très bonne décision ! Après une bonne heure de lacets, nous retombons dans les vaste collines qui entoure Kathmandu. Sans aucun plan défini, voulant faire un tour dans le centre ville de Barakpur, nous tombons sur une petite cabine barrant l'entrée d'une jolie rue. A coté, un gros panneau annonce qu'il s'agit de la limite du centre historique, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Bigre, quelle chance ! Le système de financement est intéressant : au lieu d'acheter un ticket pour tels ou tels monuments, les étrangers doivent ici payer uniquement à l'entrée de la ville, comme une sorte de péage. L'intérieur de la cité reste ainsi fluide, tout est accessible librement.
arakpur. Sans le savoir, nous venons de prendre une très bonne décision ! Après une bonne heure de lacets, nous retombons dans les vaste collines qui entoure Kathmandu. Sans aucun plan défini, voulant faire un tour dans le centre ville de Barakpur, nous tombons sur une petite cabine barrant l'entrée d'une jolie rue. A coté, un gros panneau annonce qu'il s'agit de la limite du centre historique, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Bigre, quelle chance ! Le système de financement est intéressant : au lieu d'acheter un ticket pour tels ou tels monuments, les étrangers doivent ici payer uniquement à l'entrée de la ville, comme une sorte de péage. L'intérieur de la cité reste ainsi fluide, tout est accessible librement.
La visite de la ville commence par un
constat étrange :elle semble être majoritairement habitée par
des paysans. La moisson est en cour, et sur toutes les places, le blé
est battu, le grain trié, la paille montée au grenier. Les très
nombreuses poules se partagent les restes, donnant à la ville
l'aspect d'une basse cour.
Et puis à coté de cela, cette cité a
des qualités urbaines et architecturales qui n'ont rien a envier à
Florence : tout un réseau de petites rues s'ouvrant sur des
places plus ou moins grandes, ornées de bassins et de petit temples
précieux. Toute la ville est construite en une très belle brique
appareillée avec des joints très minces , auxquelles se mêlent une
structure en bois finement ciselées. Les sols sont faits de briques
en chevrons.
L'endroit le plus extraordinaire est le
Durbar square. Il doit son existence à l'ancien statut de capital de
la ville. On trouve désormais son équivalent récent à Kathmandu.
Une grande place donc, cernée d'un coté par l'ancien palais royal
et de l'autre un long portique en bois. Au milieu, tel un décors de
théatre plusieurs temples, plateformes, portes. Le soir venu, toute
la ville semble s'y rassembler, s'asseyant le temps d'une discussion
ou d'une sieste en haut des gradins des temples, sous les colonnades
ou sur une terrasse donnant sur la place.
Pour la première fois depuis un an,
nous avons l'agréable impression d'être dans un bel espace public,
confortable et animé au lieu d'être assourdissant, repoussant ou
livré aux voitures. Nous restons tranquillement à bouquiner,
dessiner ou somnoler dans la belle lumière du soir, appréciant ce
petit avant goût d'Europe.
Une ville où il fait bon vivre, où le
tourisme reste mesuré et n'écrase pas les habitants et leurs
habitudes : la vie suit son cours. Et puis on peut faire des
généralités quand elles sont positives : les népalais sont
doux, ouverts et gais, sans être collants, lourds et procéduriers
comme peuvent parfois l'être leurs voisins indiens (oups!). Ils
gardent un certain détachement, une fierté qui les rendent
sympathiques. La société paraît ici nettement moins pesante,
violente, tendue qu'en Inde. Souplesse est de mon point de vue le mot
qui définit le mieux le Népal.





