mercredi 14 mai 2014

Je ne sais pas comment commencer cet article à propos de Calcutta sans trop verser dans le cliché. Car cette ville est pour moi un résumé d'Inde en version extrême. Malgré une année passée à Ahmedabad et plusieurs autres cités visitées, je suis ici sidéré par l'intensité de la vie urbaine. Quelque soi le quartier visité, l'agitation est franchement impressionnante. Autour de BBD Bagh, la cité administrative aux gigantesques bâtiments d'inspiration Victorienne, flamande ou italienne un peu décrépis se presse une foule de fonctionnaires grisonnant, portant cet espèce d'uniforme qui n'en est pas un, avec un pantalon et une chemise d'une même couleur taupe. Vers une heure, tous descendent de leurs bureaux pour se retrouver dans une multitude de petits restaurants à même la rue, s'asseyant sur une bordure de trottoir, une moto, une chaise en plastique ou entre deux ambassadors, la voiture étatique.

Un peu plus au nord, autour de Barabazar, l'atmosphère est plus populaire : un lassis de petites ruelles bordées de magasins remplis jusqu'au plafond, au détour desquels on tombe sur un temple Jain, une synagogue, une église portugaise, un autre arménienne et une mosquée. Il y a ici une telle concentration de marchandises, de passants, de vendeurs, de fidèles, de motos et d'habitants qu'il n'est pas rare que le piéton soit pris dans un bouchon, duquel il faut réussir à s'extirper par une voie de traverse. C'est en tous cas un joli chaos.



Toujours au nord, autour de la maison de Rabindranath Tagore, on trouve de sympathiques rues tirées au cordeau, toute parallèles, qui font un peu penser à une petite ville du sud. Quelques arbres ici et là, un antique tramway (en réalité une espèce de boite de conserve sur roues), des murs aux couleurs ocres qui s'émiettent. Partout, d'ancien palais en délabrement, désormais occupé par tout un monde de petits entrepôts, ateliers et d'échoppes. Et puis il y a cette rue assez irréelle où sont fabriquées à partir de terre et de paille les statues des temples, églises, synagogues, sans distinction. 





Plus au sud, autour d'Alipur, on trouve les burning ghat locaux, qui s'ouvrent sur une petite rivière assez crasseuse où sont jetées les cendres une fois les corps brûlés. Les cortège funèbres se succèdent, pas franchement tristes ou lourds, mais plutôt frémissant : chacun cherche à s'approcher du corps, à le toucher, à le porter une dernière fois.

C'est sans doute à Howrah Bridge que l'animation est la plus folle. Longtemps unique passage au dessus de la Hooghly River, le fantastique pont de métal semble prêt à craquer, tant il est en permanence saturé. Il y a bien un nouveau pont un peu plus loin, mais celui-ci est payant. La plupart des bus, taxis, rickshaws, pousse pousse, vendeurs ambulants, vélos et piétons continuent donc d'emprunter l'ancien, qui devient ainsi un fabuleux ballet, tous cherchant à se faufiler et à aller au plus vite. Ca fume, ca klaxonne, ca pétarade !



Au pied du pont, il y a d'un coté la gare, forcément grouillante, et de l'autre, le marché aux fleurs. On y trouve, dans un dédale de ruelles et au milieux des hangars branlants, des montagnes de fleurs et des guirlandes de végétaux, principalement dédiées aux différents cultes. L'atmosphère est humide, les odeurs fortes et chaudes des fleurs se mèlent aux senteurs plus fraîches des végétaux. Des porteurs cours dans tous les sens, bousculant tout sur leur passage, le visage caché par l'énorme sac de fleur qu'ils portent sur la tête. Les ventes se font en gros le matin, à même les camions, à coup de grands cris, puis une foule de petites mains préparent des tresses, des couronnes, de guirlandes pour les revendre dans une multitude de magasins.




Et pourtant, il règne aussi ici une certaine forme de douceur. La ville n'est pas agressive comme peut l'être Ahmedabad et on s'y balade volontiers à pieds, à l'image des habitants qui marchent eux aussi beaucoup. Le soir, les immenses pelouses de Maidan, sorte de central Park au milieu de Calcutta, se transforment en terrain de jeux géants, où des balles de cricket fusent de tous les cotés, des familles pique niquent, des cavaliers passent pas peu fiers de leurs allures.
Un peu plus loin, autour du Victoria Memorial, incongru palais de marbre d'un néoclassicisme assez réussi, de jeunes couples déambulent autour des bassins dans une atmosphère tout à fait romantique. Les ferrys, petits bateaux qui sillonnent la Hooglhy river dans tous les sens, sont eux aussi très attachants. Longeant les rives, se chargeant puis se vidant au gré des stations, ils permettent d'apprécier toute la vie qui s'installe au bord de l'eau : les lessiveuses du matin, baigneurs du soir, un puja de temps à autre autour d'un temple qui a les pieds dans l'eau, les marchandises qui passent de très gros bateaux à de minuscule barques, et puis tous les promeneurs, les flaneurs, ceux qui font la sieste ou jouent au cricket. Il suffit de s’asseoir et de regarder.






Au final, ce qui fut frappant pour moi dans cette ville, c'est l'impression d'arrêt du temps. Contrairement à Delhi, ou Mumbai, où la croissance prend la forme de tours, de métros luxueux, de berlines allemandes et de bars branchés, je n'ai pas trouvé cela ici. En fait, je suis assez étonné par le peu de différence entre ce que je vois aujourd'hui et la vision proposé par Louis Malle dans le film Calcutta à la fin des années soixante. La ressemblance est particulièrement frappante sur le Howrah Bridge. Au delà du cadre, je retrouve les même taxis jaunes, les même bus défraichis, les vendeurs ambulants, les rickshaws courant pieds nus sous une chaleur accablante. Ailleurs, des défilés un peu tristes du puissant parti communiste, des restaurants succulents dans de grandes salles aux peintures sans âge, beaucoup d'écoliers, les même tasses jetables en argile et surtout un nombre incroyable de petits métiers qui occupent les rues de Calcutta: porteur, cireur, vendeur, tailleur, réparateur, barbier, tchai wallah, petits restaurants de rue... Voilà comment survivent une bonne partie des habitants, dormant souvent là où se trouvait leur lieu de travail quelques instants auparavant. Traversant cette foule d'anonyme, j'ai la sensation d'être dans une description de Sea of Poppies, roman d'Amitav Ghosh prenant place au 19ème siècle. Je me sens presque un peu honteux d'aimer Calcutta.


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