Je ne sais pas comment commencer cet
article à propos de Calcutta sans trop verser dans le cliché. Car
cette ville est pour moi un résumé d'Inde en version extrême.
Malgré une année passée à Ahmedabad et plusieurs autres cités
visitées, je suis ici sidéré par l'intensité de la vie urbaine.
Quelque soi le quartier visité, l'agitation est franchement
impressionnante. Autour de BBD Bagh, la cité administrative aux
gigantesques bâtiments d'inspiration Victorienne, flamande ou
italienne un peu décrépis se presse une foule de fonctionnaires
grisonnant, portant cet espèce d'uniforme qui n'en est pas un, avec
un pantalon et une chemise d'une même couleur taupe. Vers une heure,
tous descendent de leurs bureaux pour se retrouver dans une multitude
de petits restaurants à même la rue, s'asseyant sur une bordure de
trottoir, une moto, une chaise en plastique ou entre deux
ambassadors, la voiture étatique.
Un peu plus au nord, autour de
Barabazar, l'atmosphère est plus populaire : un lassis de
petites ruelles bordées de magasins remplis jusqu'au plafond, au
détour desquels on tombe sur un temple Jain, une synagogue, une
église portugaise, un autre arménienne et une mosquée. Il y a ici
une telle concentration de marchandises, de passants, de vendeurs, de
fidèles, de motos et d'habitants qu'il n'est pas rare que le piéton
soit pris dans un bouchon, duquel il faut réussir à s'extirper par
une voie de traverse. C'est en tous cas un joli chaos.
Toujours au nord, autour de la maison
de Rabindranath Tagore, on trouve de sympathiques rues tirées au
cordeau, toute parallèles, qui font un peu penser à une petite
ville du sud. Quelques arbres ici et là, un antique tramway (en
réalité une espèce de boite de conserve sur roues), des murs aux
couleurs ocres qui s'émiettent. Partout, d'ancien palais en
délabrement, désormais occupé par tout un monde de petits
entrepôts, ateliers et d'échoppes. Et puis il y a cette rue assez
irréelle où sont fabriquées à partir de terre et de paille les
statues des temples, églises, synagogues, sans distinction.
Plus au sud, autour d'Alipur, on trouve
les burning ghat locaux, qui s'ouvrent sur une petite rivière assez
crasseuse où sont jetées les cendres une fois les corps brûlés.
Les cortège funèbres se succèdent, pas franchement tristes ou
lourds, mais plutôt frémissant : chacun cherche à s'approcher
du corps, à le toucher, à le porter une dernière fois.
C'est sans doute à Howrah Bridge que
l'animation est la plus folle. Longtemps unique passage au dessus de
la Hooghly River, le fantastique pont de métal semble prêt à
craquer, tant il est en permanence saturé. Il y a bien un nouveau
pont un peu plus loin, mais celui-ci est payant. La plupart des bus,
taxis, rickshaws, pousse pousse, vendeurs ambulants, vélos et
piétons continuent donc d'emprunter l'ancien, qui devient ainsi un
fabuleux ballet, tous cherchant à se faufiler et à aller au plus
vite. Ca fume, ca klaxonne, ca pétarade !
Au pied du pont, il y
a d'un coté la gare, forcément grouillante, et de l'autre, le
marché aux fleurs. On y trouve, dans un dédale de ruelles et au
milieux des hangars branlants, des montagnes de fleurs et des
guirlandes de végétaux, principalement dédiées aux différents
cultes. L'atmosphère est humide, les odeurs fortes et chaudes des
fleurs se mèlent aux senteurs plus fraîches des végétaux. Des
porteurs cours dans tous les sens, bousculant tout sur leur passage,
le visage caché par l'énorme sac de fleur qu'ils portent sur la
tête. Les ventes se font en gros le matin, à même les camions, à
coup de grands cris, puis une foule de petites mains préparent des
tresses, des couronnes, de guirlandes pour les revendre dans une
multitude de magasins.
Et pourtant, il règne aussi ici une
certaine forme de douceur. La ville n'est pas agressive comme peut
l'être Ahmedabad et on s'y balade volontiers à pieds, à l'image
des habitants qui marchent eux aussi beaucoup. Le soir, les immenses
pelouses de Maidan, sorte de central Park au milieu de Calcutta, se
transforment en terrain de jeux géants, où des balles de cricket
fusent de tous les cotés, des familles pique niquent, des cavaliers
passent pas peu fiers de leurs allures.
Un peu plus loin, autour du Victoria
Memorial, incongru palais de marbre d'un néoclassicisme assez
réussi, de jeunes couples déambulent autour des bassins dans une
atmosphère tout à fait romantique. Les ferrys, petits bateaux qui
sillonnent la Hooglhy river dans tous les sens, sont eux aussi très
attachants. Longeant les rives, se chargeant puis se vidant au gré
des stations, ils permettent d'apprécier toute la vie qui s'installe
au bord de l'eau : les lessiveuses du matin, baigneurs du soir,
un puja de temps à autre autour d'un temple qui a les pieds dans
l'eau, les marchandises qui passent de très gros bateaux à de
minuscule barques, et puis tous les promeneurs, les flaneurs, ceux
qui font la sieste ou jouent au cricket. Il suffit de s’asseoir et
de regarder.
Au final, ce qui fut frappant pour moi
dans cette ville, c'est l'impression d'arrêt du temps. Contrairement
à Delhi, ou Mumbai, où la croissance prend la forme de tours, de
métros luxueux, de berlines allemandes et de bars branchés, je n'ai
pas trouvé cela ici. En fait, je suis assez étonné par le peu de
différence entre ce que je vois aujourd'hui et la vision proposé
par Louis Malle dans le film Calcutta à la fin des années soixante.
La ressemblance est particulièrement frappante sur le Howrah Bridge.
Au delà du cadre, je retrouve les même taxis jaunes, les même bus
défraichis, les vendeurs ambulants, les rickshaws courant pieds nus
sous une chaleur accablante. Ailleurs, des défilés un peu tristes
du puissant parti communiste, des restaurants succulents dans de
grandes salles aux peintures sans âge, beaucoup d'écoliers, les
même tasses jetables en argile et surtout un nombre incroyable de
petits métiers qui occupent les rues de Calcutta: porteur, cireur,
vendeur, tailleur, réparateur, barbier, tchai wallah, petits
restaurants de rue... Voilà comment survivent une bonne partie des
habitants, dormant souvent là où se trouvait leur lieu de
travail quelques instants auparavant. Traversant cette foule
d'anonyme, j'ai la sensation d'être dans une description de Sea of
Poppies, roman d'Amitav Ghosh prenant place au 19ème siècle. Je me
sens presque un peu honteux d'aimer Calcutta.
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