mardi 27 mai 2014

Arriver au népal par la route est une expérience à part entière pour un européen : le mot frontière prend ici tout son sens ! Nous voilà donc à Sonauli, ou Belahiya, selon le coté de la démarcation où l'on se trouve, villes frontière poussiéreuses. Le bus du coté indien nous lâche à l'entrée de la ville, puis il faut marcher jusqu'à la frontière. L'atmosphère est assez irréelle : des centaines de personnes plus ou moins chargées avancent à grand pas dans une même direction, dans une rue qui semble s'être échappée d'un mauvais western. Les lodges (hôtel) un peu minables, les petites échoppes un peu crasseuses et les exchange office s'alignent bordéliquement, surmontés d'une multitude de panneaux ventant les prix bas, les taux de change, la climatisation ou la télé. Après une première pause et quelques tampons du coté indien dans bureau de douane qui ressemble plus à un bar louche qu'à un bâtiment officiel, nous sommes bloqués par une foule compacte et chargée de nombreux bagages. De nombreux camions attendent aussi. Sans trop savoir ce qu'il faut faire, nous fendons la foule, faisant confiance aux locaux qui nous font signe d'avancer d'un geste de la main. On finit par arriver à une barrière, la véritable frontière, qui se lève magiquement à notre vue. La situation est surréaliste. Nous sommes dans un no man's land, entre l'Inde et le Népal, et de chaque coté, tassés derrière des barrières rouges et blanches patientent des milliers de personnes, attendant l'ouverture officielle. Nous avançons vers trois officiers Népalais nous demandons nos prénoms et nos passeports. Avec la police, on ne sait jamais si les questions sont de la curiosité pure, ou si elles font parti du boulot. Ils nous indiquent vaguement un poste de douane un peu plus loin, dans une petite maison. L'atmosphère y est très détendue : après les officiels indiens, toujours très procéduriers, aimant beaucoup les tampons et les formulaires en quintuple exemplaires, il règne ici un relâchement reposant. On a même le droit à un ''welcome to Nepal'' au moment de recevoir son visa, et on est presque surpris de pouvoir passer la frontière sans autre complication. 

De ce coté ci, la même route poussiéreuse, et les même constructions bancales. Mais les visages sont différents, les yeux s'allongent, la peau est plus jaune, moins cuivrée. Les habits sont plus modernes. Nous trouvons rapidement un bus de nuit pour nous emmener à Kathmandu, à 250km environ, ou 10h de route. En attendant le départ, nous nous asseyons dans un petit restaurant en bord de route. Nous gouttons avec plaisir les momos (raviolis) et tukpas (soupe de nouille), ravis de la nouveauté après un an de palak paneer et autre masala dosa.

Nous traversons les banlieues de Kathmandu au petit matin : de petites collines recouvertes de nouvelles constructions en brique ou béton, semblant avoir été semées anarchiquement. En fond de paysage, atténuée par le nuage de pollution, les montagnes. Le bus nous débarque assez loin du centre. Un jovial chauffeur de taxi nous emmène à Thamel, le quartier pour touriste. En chemin, je suis surpris par l'apparente modernité des gens. Les écolières, par exemple, porte alternativement des pantalons ou des jupes, au lieu de l'inévitable blouse indienne. Et puis beaucoup de femmes marchent seules, prennent un tchai ou même fument à la vue de tous... Inimaginable quelques heures auparavant ! De même, alors qu'en Inde, il est possible de reconnaître le statut social d'une personne par ses habits, la mode est ici beaucoup plus indifférenciée : difficile de faire la différence entre le Jean T-shirt baskets d'un jeune de bonne famille et celui d'un employé d'hôtel.

Thamel est un quartier ridicule: une dizaine de rues difficilement accessibles formant une sorte d'île au milieu de Kathmandu. Quatre types d'entreprises se partagent ses rues : le magasin d'équipements de montagne, où il est difficile de trier le vrai des imitations. La boutique de souvenirs, avec des shawls prétendument en cachemire et pashmina, et puis aussi beaucoup des bibelots indiens. Les lodges et roof top restaurants (terrasse sur le toit), dont la carte va des momos au burger en passant par l'espresso bien tassé. Et enfin les agences de voyage, proposant aussi des treks et des aventures natures. Souvent, un même business rassemblent les quatre fonctions. Tout cela avec des publicités, annonces pancartes et panneaux dans tous les sens. De l'autre coté, les touristes peuvent eux être décomposés en deux publics bien distincts, qui parfois se retrouvent : d'une part, le marcheur chevronné, utilisant Kathmandu comme base pour s'attaquer aux himalayas. Il porte de grosses chaussures, des vêtements beiges insalissables à fermeture éclair, une gourde toujours à portée de main et deux bâtons de marche accrochés au sac à dos ultra-léger. D'autre part, des babas plus ou moins âgés, quelques Jimi Hendrix un peu défraîchi passant de rooftop en rooftop. 

Le résultat, c'est une ambiance assez bon enfant, assez douce, parfois un peu décadente : le soir surtout, seuls les bars restent ouverts tardivement, déversant dans la rue un flot de musiques occidentales ou néo-ethnique, les touristes passent d'un bar à l'autre sans forcément marcher en ligne droite, recréant étrangement l'ambiance des ghettos de bar européens. Et puis c'est là que je m'interroge sur l'intérêt de parcourir tout ce chemin pour retrouver la même chose qu'à la maison, une petite touche d'exotisme en plus. 








Nous entreprenons donc une randonnée, espérant un peu échapper aux pâtes carbonara. Kathmandu étant entouré de montagnes, choisissons de tourner autour de la ville, à une distance raisonnable des terminus de bus, mais déjà bien dans la campagne. Un petit guide et une carte nous fournissent un itinéraire assez précis. Par ailleurs, la plupart des sentiers sont balisés. Mais c'est notre corps qui nous trahira ! La première journée est assez intense, avec un bon dénivelé et sept ou huit heures de marche. Nous montons le long d'une vallée, au milieu d'un fantastique paysage de cultures en terrasse, panachant habilement maïs et cannabis. Puis nous nous retrouvons dans une jungle assez dense, qui nous amène à un très beau sentier tout en escaliers, menant jusqu'à un petit monastère en haut du Shivapuri Peak. La végétation y est si luxuriante que la vue tant attendue n'est point au rendez-vous. Néanmoins, en suivant la crête menant jusqu'à Chisapanni, plusieurs fenêtres nous offrent de beaux panoramas sur des montagnes enneigées, un peu perdus dans la brume. Chisapanni est un village situé sur un promontoir à flanc de vallée. La vue est grandiose ! Plusieurs petites guesthouses se partagent les randonneurs de passage. La plupart des marcheurs viennent en tour organisé, avec des sherpas portant leurs bagages. On les voit partir le matin, chacun chargés de deux gros sacs (si c'est porté, on va pas se gêner!) qu'ils maintiennent sur leurs dos au moyen d'une sangle qui passent sous les sacs et sur leurs fronts. Puis les français partent à leur tour, en braillant. Je n'ai jamais beaucoup aimé rencontrer des compatriotes lors de mes voyages. J'apprécie de ne pas trop comprendre ce qui se dit autour de moi, de pouvoir parler et surtout écouter uniquement qu'en j'en ai envie !

Nous repartons le lendemain plein de courbatures. Le yoga n'est pas une très bonne préparation pour la randonnée. D'autre part, nos pieds souffrent de leurs enfermements dans de grosses chaussures de montagne, alors qu'ils étaient au grand air pendant toute l'année. Rapidement, nous multiplions les pauses pour mettre des pansements là où ça fait mal, puis du sparadrap pour que le pansement reste à sa place... Le paysage est toujours très beau, et pour ne pas le gâcher par des considérations corporelles, nous décidons de nous arrêter un peu avant notre but. Un autre village, kauke, au croisement de deux vallées. Nous trouvons une petite guesthouse qui ne doit recevoir que quelques invités par ans. Au coucher de soleil, le paysage ressemble à une estampe japonaise : les montagnes les plus proches deviennent mauves, les plus lointaines se perdent dans la brume. Le diner est local : un bouillon avec pour unique légume un genre de blètes (comment ça s'écrit?), puis des momos farcis avec le dit légume. Nous le retrouverons le lendemain avec plaisir dans notre omelette du petit déjeuner !







Nous rejoignons le lendemain Nagarcot, petite station de montagne à une heure de marche. Des hôtels plus ou moins luxueux se construisent un peu partout, et nous sommes content de nous être arrêter un peu avant. Sentant notre piètre condition corporelle, nous nous mettons à la rechercher de la station de bus. D'ici, les bus vont à B
arakpur. Sans le savoir, nous venons de prendre une très bonne décision ! Après une bonne heure de lacets, nous retombons dans les vaste collines qui entoure Kathmandu. Sans aucun plan défini, voulant faire un tour dans le centre ville de Barakpur, nous tombons sur une petite cabine barrant l'entrée d'une jolie rue. A coté, un gros panneau annonce qu'il s'agit de la limite du centre historique, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Bigre, quelle chance ! Le système de financement est intéressant : au lieu d'acheter un ticket pour tels ou tels monuments, les étrangers doivent ici payer uniquement à l'entrée de la ville, comme une sorte de péage. L'intérieur de la cité reste ainsi fluide, tout est accessible librement.

La visite de la ville commence par un constat étrange :elle semble être majoritairement habitée par des paysans. La moisson est en cour, et sur toutes les places, le blé est battu, le grain trié, la paille montée au grenier. Les très nombreuses poules se partagent les restes, donnant à la ville l'aspect d'une basse cour. 

Et puis à coté de cela, cette cité a des qualités urbaines et architecturales qui n'ont rien a envier à Florence : tout un réseau de petites rues s'ouvrant sur des places plus ou moins grandes, ornées de bassins et de petit temples précieux. Toute la ville est construite en une très belle brique appareillée avec des joints très minces , auxquelles se mêlent une structure en bois finement ciselées. Les sols sont faits de briques en chevrons.

L'endroit le plus extraordinaire est le Durbar square. Il doit son existence à l'ancien statut de capital de la ville. On trouve désormais son équivalent récent à Kathmandu. Une grande place donc, cernée d'un coté par l'ancien palais royal et de l'autre un long portique en bois. Au milieu, tel un décors de théatre plusieurs temples, plateformes, portes. Le soir venu, toute la ville semble s'y rassembler, s'asseyant le temps d'une discussion ou d'une sieste en haut des gradins des temples, sous les colonnades ou sur une terrasse donnant sur la place. 

Pour la première fois depuis un an, nous avons l'agréable impression d'être dans un bel espace public, confortable et animé au lieu d'être assourdissant, repoussant ou livré aux voitures. Nous restons tranquillement à bouquiner, dessiner ou somnoler dans la belle lumière du soir, appréciant ce petit avant goût d'Europe. 

Une ville où il fait bon vivre, où le tourisme reste mesuré et n'écrase pas les habitants et leurs habitudes : la vie suit son cours. Et puis on peut faire des généralités quand elles sont positives : les népalais sont doux, ouverts et gais, sans être collants, lourds et procéduriers comme peuvent parfois l'être leurs voisins indiens (oups!). Ils gardent un certain détachement, une fierté qui les rendent sympathiques. La société paraît ici nettement moins pesante, violente, tendue qu'en Inde. Souplesse est de mon point de vue le mot qui définit le mieux le Népal.









1 commentaire: